Pour Noriko, tout est à sa juste place. Elle vit avec son père veuf, rencontre les amis de celui-ci, s'occupe de la maison, des repas et du thé, côtoie quelques proches de son université. Un précieux équilibre qui la comble. Mais sa tante ne l'entend pas de cette oreille : une jeune fille doit se marier, elle a convaincu son frère d'oeuvrer en ce sens. Shukichi va donc faire semblant de vouloir se remarier, pour pousser sa fille à accepter un prétendant.

Se remarier ? Quelle horreur. C'est ce que dit Noriko à un ami de son père avec qui elle est allée boire dans un bar - non alcoolisé et en tout bien tout honneur. C'est aussi ce qu'elle fait comprendre à son amie frivole qui, fraîchement divorcée, veut se trouver un autre parti ("cette fois-ci je viserai mieux"). Là est toute l'ambiguïté du personnage de Noriko : elle est à la fois ancrée dans un schéma traditionnel (une fille dont le père est veuf doit se consacrer à lui, on ne se remarie pas) et moderne dans son opposition à la norme (celle qui veut qu’une jeune fille se marie sans tarder).

Le film est structuré en trois volets.

La sérénité

Printemps tardif s'ouvre sur des images d'une grande douceur. Plans sur des toits, sur la nature environnante, sur l'un de ces intérieurs dont nul encombrement ne vient altérer la sérénité. La musique est guillerette, versant même franchement dans la mièvrerie. Quant à Noriko, elle sourit sans cesse, même pour objecter à son interlocuteur que se remarier est odieux, déplaisant et même dégoûtant. Celui-ci ne se départit pas pour autant de son sourire lui non plus. Charme immense de la culture japonaise.

Noriko va se mettre à fréquenter Hattori : magnifique balade à vélo, qui s'achève face à la mer, les deux roues déjà mariées au premier plan. Hattori serait-il l'homme de la situation ? C'est ce que pense son père, qui va chercher à aborder le délicat sujet avec Noriko. Pour exprimer la gêne qui en résulte, Ozu utilise ses fameux plans fixes "au ras du tatami" découpés en de multiples cloisons. Une étourdissante partie de cache-cache où l'un et l'autre apparaissent et disparaissent, passant d'une pièce à l'autre. Le kimono du père enfin revêtu, les deux se retrouvent face à face, captés en champs/contrechamps plus ou moins rapprochés suivant l'intensité de ce qui se dit. Questionnée sur Hattori, Noriko commence par reconnaître qu'elle n'est pas insensible à son charme - "c'est le genre de type que j'aime bien" lance-t-elle, montrant qu'elle n'est pas une vieille fille coincée. Puis elle éclate de rire face à la suggestion de son père de l'épouser : coup de théâtre, Hattori est déjà fiancé. Pourtant, le jeune homme semble bien sensible au charme ingénu de Noriko : on le comprend lorsqu'il assiste à un spectacle à l'opéra, un fauteuil vide à côté de lui.

Tout l'art d'Ozu est là : plus loin, pour dire la désolation, il fera chuter quelques magazines d'une pile ; pour dire la solitude du père lorsque sa fille a enfin accepté de se marier, il le montre ramassant une tasse et la posant sur une table ; pour dire la perte du père que redoute Noriko la dernière nuit qu'ils passent côte à côte, il s'attarde sur un vase aux allures d'urne funéraire.

Cette partie est également imprégnée de l'influence américaine, au sortir de la guerre. Un grand panneau Coca-Cola trône au premier plan de la balade à vélo, le prétendant de Noriko ressemble à Gary Cooper qu'elle adore, la copine de Noriko maîtrise la sténo "en anglais", les enfants jouent au base-ball. Plus encore que l'Europe, évoquée au travers de Nietszche et Liszt, l'Amérique vient bouleverser les traditions ancestrales. Cette tension entre modernité et tradition traverse tout le film. L'originalité de ce Printemps tardif, c'est de faire cohabiter dans Noriko l'un et l'autre.

Dans son père aussi : traditionnel dans sa façon d'ordonner à sa fille du thé, moderne lorsque c'est lui qui vient servir ce thé à Noriko et son amie à l'étage ; traditionnel lorsqu'il se rend aux arguments de la tante, moderne lorsqu'il ne s'offusque pas qu'une mariée se soit "bâfrée" à sa noce. Shukichi est face à un choix cornélien, que résume cette phrase lancée par son ami le remarié : "si elle ne se marie pas tu as des soucis, si elle se marie tu as du chagrin". C'est bien ce qui va advenir...

Le basculement

Le stratagème est lancé : Shukichi a annoncé à une Noriko stupéfaite qu'il compte se remarier. Détail d'importance : lorsqu'elle lui demande de le confirmer, son père ne prononce aucune parole, se contentant d'acquiescer d'un grommellement. Il n'y a eu aucun mensonge proféré.

Il se trouve que la présumée future épouse siège dans l’assistance au spectacle de Nô où se sont rendus Noriko et son père. Ozu étire cette scène démesurément. Le père est fasciné par ce qui se déroule sur la scène, et nous avec : les gestes des musiciens, aussi précis que tranchés, et cette façon de frapper parfaitement ensemble même au milieu de grands silences... Le père ne quitte la scène des yeux qu'à une seule occasion, pour saluer une femme à sa gauche. Cette simple oeillade suffit à faire comprendre à Norika qu'il y aura bien mariage. La jeune femme se décompose. Lors de son escapade avec Hattari en bord de mer, Noriko lui avait avoué en riant qu'elle pouvait être jalouse : possessive avec son père, elle ne rit plus du tout face à sa rivale.

La musique s'est fait mélancolique, le masque riant de Noriko est tombé - pas totalement tout de même car on est au Japon, mais suffisamment pour que le spectateur comprenne la métamorphose.

La séparation

C'est à Kyoto, cité de la sagesse, que se déroule le dernier voyage de Noriko et de son père. Noriko a évolué sur le remariage, en côtoyant la nouvelle épouse du "dégoûtant" : elle s'était montrée excessive. Amende honorable mais pour le remariage de son père c'est une autre affaire. Alors qu'elle a déjà consenti à épouser le prétendant dégoté par sa tante, à la grande joie de celle-ci, Noriko tente un dernier baroud face à Shukichi. Celui-ci l'exhorte à être heureuse en se mariant, à aimer son mari comme elle l'aime lui. Mais Noriko est déjà heureuse, c'est tout le sel de la situation. Pourquoi bouleverser un équilibre si miraculeusement atteint ? Sans doute parce que la vie ne saurait être figée comme les rochers que Shukichi et son ami contemplent le lendemain de cette dernière nuit à Kyoto. Peut-être aussi car c'est le rôle du père que de pousser ses petits à quitter le nid, aussi déchirant ce soit pour eux.

C'est le cas pour Noriko. La magnificence de sa tenue de noce contraste cruellement avec la tristesse qui se lit sur son visage. Ce que le spectateur va découvrir dans une ultime scène, c'est que ce déchirement est partagé par le père. Il se retrouve seul dans l'un de ses plans fixes de toute beauté qui émaillent le film : l'abat-jour clair pendu au plafond répond à la théière sombre posée sur une table devant, le décor est géométrique, la clarté du fond de l'écran tranche avec les ténèbres au premier plan. Shukichi se saisit d'une pomme et l'épluche, geste qui dit tout de sa solitude.

Bien des scènes pourraient ainsi être analysées. Ozu, c'est un peu le régal du cinéphile, si l’on entend par ce terme celui qui sait regarder. Nous en avons donné de nombreux exemples, j'évoquerai encore les pigeons qui s'envolent au moment où la tante a trouvé un porte-monnaie/porte-chance par terre, avec l'escalier monumental en fond et le flic qui entre, comiquement, dans le plan. Ou encore les troncs d'arbre au premier plan alors que Noriko s'éloigne dans la rue accompagnée de Hattari. Profond sur le fond, éblouissant dans la forme. Wim Wenders l'a proclamé avec raison, en termes choisis, comme le rappelle l'excellent site dvdclassik :

Je vous parle des plus beaux films du monde. Je vous parle de ce que je considère comme le paradis perdu du cinéma. A ceux qui le connaissent déjà, aux autres, fortunés, qui vont encore le découvrir, je vous parle du cinéaste Yasujiro Ozu. Si notre siècle donnait encore sa place au sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire du cinéma, j’y mettrais pour ma part l’œuvre du metteur en scène japonais Yasujiro Ozu…Les films d’Ozu parlent du long déclin de la famille japonaise, et par-là même, du déclin d’une identité nationale. Ils le font, sans dénoncer ni mépriser le progrès et l’apparition de la culture occidentale ou américaine, mais plutôt en déplorant avec une nostalgie distanciée la perte qui a eu lieu simultanément. Aussi japonais soient-ils, ces films peuvent prétendre à une compréhension universelle. Vous pouvez y reconnaître toutes les familles de tous les pays du monde ainsi que vos propres parents, vos frères et sœurs et vous-même. Pour moi le cinéma ne fut jamais auparavant et plus jamais depuis si proche de sa propre essence, de sa beauté ultime et de sa détermination même : de donner une image utile et vraie du 20ème siècle.

8,5

Jduvi
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le 10 déc. 2023

Critique lue 21 fois

Jduvi

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