"Je recommence ma vie. Je suis né pour te connaître. Pour te nommer. Liberté."
Un grand et beau film, complexe, avec un Jack Nicholson étonnant dans ce rôle de David Locke, journaliste qui profite de la mort d'un trafiquant d'armes qui fréquente le même hôtel que lui pour intervertir leurs identités, et ainsi se faire passer pour mort et démarrer une nouvelle vie.
La réflexion du réalisateur se porte ici sur l'identité : est-elle propre à chaque individu ? Se résume-t-elle à un simple nom et à une photo qui l'accompagne sur un papier, à une pure convention sociale ? Nos actes définissent-ils qui nous sommes ? Vastes questions, auxquelles David Locke/Robertson n'a pas la réponse, confondant lui-même le rôle qu'il joue, celui de Robertson, et l'individu qu'il n'a, au fond, jamais cessé d'être : David Locke, « the real me ». Même Rachel, sa femme, avoue à la fin du film qu'elle ne l'a « jamais connu ».
Mais qu'est-ce qui peut bien pousser David Locke à se faire passer pour mort, à tuer sa propre identité sinon à se suicider fictivement ? Quand il regarde dans le rétroviseur, le reporter n'est pas fier. Si ces collègues le présentent comme un professionnel plein de talent, force est de constater que ce n'est pas la première impression qui traverse le spectateur. Locke, au début du film, échoue à trouver le camp militaire des opposants au régime, perdu dans un pays qu'il ne connaît pas. Le journaliste est hors des événements, les observe de loin sans y prendre réellement part (par contraste, Robertson, est bien plus ancré dans le conflit). L'interview d'un sorcier se transforme en gag : celui-ci retourne la caméra sur David Locke et lui pose lui-même les questions. Enfin, la pertinence du travail de Locke est totalement remise en cause quand il interroge le dictateur en place sans être incisif, se contenant de réponses propagandistes et erronées. Sur le plan privé, ce n'est pas mieux : sa femme, Rachel, entretient des relations avec un autre. Lassé par son métier et sa vie en général, Locke entreprend donc de fuir vers une toute autre existence. Mais la société est-elle prête à laisser l'un de ses individus échapper à son contrôle, à ses normes (la norme de l'identité par exemple, qui nous assigne un nom et une fonction qu'il faut alors remplir à vie), le laisser s'enfuir vers une liberté qu'elle ne peut offrir ? Dans Profession : reporter, ce sont moins les agents chargés d'éliminer celui qu'ils pensent être Robertson que les propres amis de David Locke qui le recherchent, le suivent, le traquent...
Film à la fois philosophique (comment ne pas voir dans le nom même de Locke une référence au penseur anglais?) et romantique, existentiel et antithèse du thriller classique, Profession : reporter frappe par sa beauté et constitue selon son auteur lui-même son « œuvre la plus aboutie sur le plan esthétique ». Si l'on exclut le fameux plan-séquence final de sept minutes qui a fait coulé beaucoup d'encre, véritable prouesse technique qui a nécessité plus d'une semaine de tournage, beaucoup de plans imprègnent durablement nos rétines. Celui de Jack Nicholson qui vole tel un oiseau au-dessus des eaux de Barcelone depuis le téléphérique. Ou celui de Maria Schneider se penchant à l'arrière de la voiture pour admirer la route et les arbres qui défilent à toute vitesse. Tous deux, par l'absence quasi totale de son, sont animés par la même énergie, et restent à ce jour les plans les plus évocateurs de l'idée de liberté. La photographie, signée Tovoli, est une nouvelle fois somptueuse, instaurant une continuité entre les paysages désertiques africains et espagnols. Cette aridité des paysages fait échos à l'aridité même du film ; aridité visuelle, donc, mais aussi sonore (les dialogues sont réduits au strict minimum), thématique et scénaristique (rythme lent et refus du spectaculaire), une aridité qui présente, in fine, une œuvre dégagée de tout superflu. Une œuvre réduite à l'essentiel, comme la vie que David Locke cherche à atteindre.