Bienvenue chez Ciné-Sophia, le seul endroit au monde où l’on s’obstine à chercher du sens là où il n’y a que des projections de sang. Aujourd’hui, nous nous penchons sur un joyau de 1973 que le grand public a poliment oublié de retenir : Professional Killers ( Hissatsu shikakenin), réalisé par Yûsuke Watanabe.
Le pitch ? Un médecin acuponcteur de l'époque d’Edo, le Dr Baian, soigne les pauvres le jour et, la nuit, utilise ses aiguilles pour insérer de légers concepts de mort subite dans la nuque des riches corrompus. Il est épaulé par un ronin qui préfère le sabre, parce que la subtilité médicale, ça va un moment.
Voici pourquoi ce film est un chef-d'œuvre de philosophie involontaire (ou presque).
Le Dr Baian réinvente le concept d'utilitarisme cher à Jeremy Bentham. Le principe de base est simple : une action est moralement bonne si elle maximise le bonheur du plus grand nombre.
Le dilemme de l'acuponcteur : Si tuer une riche épouse vénale permet de financer les soins de dix paysans fauchés, est-ce un meurtre ou un acte de charité chrétienne (ou plutôt bouddhiste) ?
Baian applique une règle de trois éthique d'une efficacité redoutable : une vie de pourri équivaut à trente consultations gratuites. C'est l'éthique de marché appliquée au meurtre de sang-froid. Bentham pensait sans doute à des réformes agraires ou à des prisons modèles, mais Watanabe nous prouve qu'une bonne aiguille bien placée dans les vertèbres cervicales résout les inégalités sociales bien plus vite qu'un traité d'économie politique.
C’est là que le film bascule dans le pur burlesque philosophique. Immanuel Kant, confortablement installé dans sa routine de Königsberg, a écrit qu'il existe un impératif catégorique : tu dois agir de telle sorte que la maxime de ton action puisse être érigée en loi universelle. Et surtout, il ne faut jamais mentir, ni tuer, quelles que soient les circonstances.
Entrée en scène du génie scénaristique de Watanabe : on contracte Baian pour assassiner une femme... qui s’avère être sa propre sœur biologique, perdue de vue depuis l'enfance.
Si Baian applique Kant, il annule le contrat, passe pour un amateur, perd sa réputation professionnelle et son "impératif de sniper". Si la maxime universelle devient « On peut tuer sa sœur si on a reçu un chèque », le système moral kantien s’effondre dans un grand rire sardonique. Le film transforme le dilemme tragique en une sorte de vaudeville existentiel où la déontologie allemande vient se fracasser contre le code d'honneur des tueurs à gages du Japon féodal.
Professional Killers est la preuve par l'image que la philosophie politique n'est jamais aussi digeste que lorsqu'elle est accompagnée d'un accompagnement de trompettes espagnoles et de guitares folk (la bande-son est un anachronisme total à elle seule). Watanabe ne fait pas de la métaphysique avec une caméra ; il filme des types qui essaient de payer leur loyer moral avec le sang des autres.
C'est l'expérience de pensée ultime : si Aristote avait vu le Dr Baian piquer sa sœur dans la nuque sous des cerisiers en fleurs, il aurait probablement ajouté un chapitre à sa Poétique intitulé : "Du bon usage de l'acupuncture dans la tragédie de boulevard".