Nicolas Winding Refn baigne dans le milieu artistique depuis son enfance. Fils du réalisateur et monteur Anders Refn et de la photographe Vibeke Winding, il grandit dans un environnement où l’image et le cinéma occupent naturellement une place importante. Il tente d’ailleurs de suivre une voie classique en intégrant une école de cinéma au Danemark, mais quitte l’établissement seulement un mois avant le début du semestre. Un choix qui illustre déjà assez bien le personnage et son envie de tracer sa propre route, loin des parcours conventionnels. Plutôt que d’attendre qu’une porte s’ouvre, Refn décide de créer lui-même ses opportunités et réalise un court-métrage avec ses propres moyens. Celui-ci a la chance d’être diffusé sur TV STOP, une petite chaîne de télévision locale danoise. Malgré cette exposition modeste, le film attire l’attention de producteurs, suffisamment impressionnés par son univers et sa qualité pour proposer au jeune cinéaste d’en développer une version longue.
Ce court-métrage qui va en devenir un long, c’est Pusher !
Nicolas Winding Refn (NWR) se charge lui-même de l’écriture du scénario, mais ne travaille pas totalement seul. Il s’associe à Jens Dahl, qui est alors encore étudiant dans une école de cinéma. Ensemble, ils développent cette plongée particulièrement sombre et réaliste dans le milieu criminel de Copenhague, en suivant la descente aux enfers d’un petit dealer dépassé par les conséquences de ses actes.
En 1996, Pusher sort dans les salles danoises et sa réputation va progressivement dépasser les frontières du Danemark au fil des années.
Frank est un dealer de drogue assez foireux qui, malgré l’assurance qu’il essaie d’afficher, semble constamment dépassé par le milieu dans lequel il évolue. Une transaction qui tourne mal suffit à faire voler en éclats son fragile équilibre et, surtout, à le placer dans une situation financière catastrophique vis-à-vis de Milo, un baron de la drogue serbe qui finit logiquement par réclamer son argent. Incapable de rembourser sa dette, Frank passe alors le reste du film à essayer de gagner du temps : il cherche de l’argent partout où il peut, négocie, ment, menace et tente sans cesse de repousser l’inévitable. Le film devient ainsi une véritable course contre la montre dans laquelle chaque nouvelle tentative ne fait finalement qu’aggraver sa situation. Le passage des jours, régulièrement indiqué à l’écran, vient d’ailleurs matérialiser ce compte à rebours et rappeler que, quoi que fasse Frank, le temps continue inexorablement de s’écouler.
Pourtant, malgré ce dispositif, j’ai eu beaucoup de mal à véritablement ressentir le temps qui passe et cette fuite en avant qui devrait devenir de plus en plus oppressante. Il m’a manqué de la vitesse, du stress et surtout cette sensation d’urgence qui aurait dû accompagner Frank à mesure que l’échéance se rapproche. Je n’ai jamais vraiment eu l’impression qu’il manquait de temps, alors que toute l’intrigue repose justement sur cette idée, et c’est probablement ma principale déception.
Même lorsque tout commence à s’effondrer autour de lui, Frank reste profondément dans le déni et semble incapable d’assumer sa responsabilité dans ce qui lui arrive. C’est finalement une sorte de lavette qui tente de jouer au dur sans réellement avoir les épaules pour survivre dans ce milieu, et il finit par payer cash chacune de ses faiblesses et chacune de ses mauvaises décisions. À aucun moment je n’ai cru qu’une bonne fin pouvait l’attendre, tant NWR construit progressivement l’impression que Frank est condamné. Et quelque part, il ne mérite pas spécialement de s’en sortir : il ment, trahit, manipule et devient de plus en plus violent dès qu’il se retrouve acculé. Frank n’est finalement qu’un petit poisson qui a voulu jouer avec les gros poissons en pensant pouvoir profiter du système. Le problème, c’est que lorsque le système se retourne contre lui, il n’a absolument rien pour se défendre.
Kim Bodnia aurait apporté durant le tournage un degré d’intensité et d’agressivité auquel certains de ses partenaires n’étaient pas forcément préparés, ce qui correspond assez bien à l’image très brute recherchée par NWR. Et c’est vrai que Frank est un personnage dur, tout comme Bodnia dégage naturellement quelque chose d’assez imposant et de potentiellement menaçant. Pourtant, cette agressivité ne m’a jamais réellement sauté aux yeux à l’écran. Même lorsque Frank explose complètement et passe violemment à tabac son ami Tonny, je n’ai pas ressenti toute la rage ou la brutalité que j’attendais du personnage. Bodnia reste crédible dans le rôle et possède une vraie présence, mais il m’a davantage convaincu comme un homme dépassé et constamment sous pression que comme cette véritable boule de violence.
Zlatko Burić interprète Milo, le principal antagoniste du film et l’homme auquel Frank doit absolument rembourser sa dette. Pour son premier rôle au cinéma, Burić incarne un trafiquant finalement assez éloigné de l’image traditionnelle du grand baron de la drogue terrifiant. C’est peut-être volontaire, mais personnellement, je ne l’ai jamais trouvé particulièrement impressionnant ou menaçant, alors qu’une grande partie de la peur et de l’urgence ressenties par Frank est censée venir de lui.
Mads Mikkelsen est également présent sous les traits de Tonny, l’ami et partenaire de Frank. Un rôle particulièrement intéressant avec le recul puisqu’il s’agit tout simplement du premier rôle au cinéma de celui qui deviendra quelques années plus tard l’un des acteurs danois les plus connus internationalement.
Pour un premier long-métrage, le film reste évidemment une belle réussite pour NWR, d’autant plus lorsqu’on considère les moyens relativement limités avec lesquels le film a été conçu. Malgré tout, j’ai l’impression que le film bénéficie aujourd’hui d’une aura et d’un soutien assez impressionnants par rapport à sa qualité réelle. J’y ai trouvé beaucoup de bonnes idées, une ambiance particulière et un univers criminel suffisamment intéressant pour avoir envie de suivre Frank dans sa descente aux enfers, mais je n’ai jamais reçu la claque que sa réputation pouvait me laisser espérer. Il me manque notamment cette tension croissante qui aurait pu transformer cette histoire de dette en véritable cauchemar étouffant. Le film reste donc pour moi un film cool, intéressant et suffisamment singulier pour mériter d’être découvert, mais clairement pas aussi impactant que je l’imaginais.
Pusher pose déjà des bases qui feront la réputation de NWR : un univers sombre, des personnages moralement douteux, une violence sèche et surtout une fascination pour des hommes qui pensent contrôler leur environnement avant de se retrouver complètement dépassés par celui-ci. Pour un premier long-métrage, le résultat est donc loin d’être anodin et je comprends parfaitement pourquoi le film a pu marquer le cinéma danois et lancer la carrière de son réalisateur. De mon côté, j’aurais simplement aimé ressentir beaucoup plus fortement la course contre la montre vécue par Frank. Lorsque tout un film repose sur un personnage qui voit progressivement toutes les portes se fermer devant lui, j’ai besoin de sentir l’étau se resserrer, et Pusher n’a malheureusement jamais réussi à provoquer complètement cette sensation chez moi.