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SuivreAu regard de la femme
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Au moment où les grands écrans accueillent le Raison et Sentiments de Georgia Oakley, on peut légitiment se questionner sur l’intérêt d’une nouvelle adaptation de la célèbre œuvre de Jane Austen, alors que la version cinématographique d’Ang Lee et la série de 2008 sont toujours dans les mémoires. Des craintes qui s’estompent rapidement tant la cinéaste britannique se montre à l’aise dans son exploration de la condition féminine, dans un style épuré et intimiste, parvenant à moderniser le regard porté sur les sœurs Dashwood, Marianne et Elinor, se débattant toutes deux dans l’univers dominé par le patriarcat et les convenances de la bonne société anglaise.
De la sorte, sans révolutionner le matériel d’origine, Georgia Oakley s’emploie à développer ce “female gaze” très en vogue dans le monde du cinéma ces dernières années (Carol, Portrait de la jeune fille en feu, Lady Bird...), allant jusqu’à imposer un regard féminin des plus subtils. Ainsi le romantisme n’est pas ouvertement sensualiser, ne cherchant pas à exacerber une étreinte ou un baiser, privilégiant plutôt le doux pouvoir suggestif des regards, des gestes, des silences ou des allusions : la passion amoureuse émerge progressivement avant de nous émouvoir par ces remarquables fulgurances, comme le regard mutique mais si expressif d’Elinor ou l’abattement silencieux d’Edward. Nul besoin d’en faire trop lorsque l’image distille aussi bien l’émotion et son authenticité.
De la même façon, le rapport à l’espace se modernise et renforce ce regard féminin porté sur les personnages. Traditionnellement, l’importance est donnée aux intérieurs, lieu de visite de ces messieurs aux dames et donc lieu de départ de nombreuses péripéties (rencontres, dîners, bals...). C’est l’élément masculin qui donne le tempo à l’histoire. Ici, au contraire, Georgia Oakley va s’emparer de cet espace pour exprimer le ressenti féminin, allant des intérieurs vers les extérieurs : la conquête de l’espace, d’une certaine façon, reflète l’émergence de la personnalité féminine.
Les intérieurs vont bien souvent traduire des sentiments négatifs ressentis par la femme, comme la douleur et la perte (lieu d’annonce du décès du père et prise de connaissance de ces conséquences dramatiques pour les deux sœurs), ou encore une sensation de claustration avec une obscurité pesant sur les esprits et enfermant les personnages (les scènes de bal véhiculent ainsi une impression d’étouffement. On regrettera cependant un certain manque de lisibilité visuelle). Les extérieurs, au contraire, sont perçus comme une échappatoire au lieu du patriarcat, favorisant la liberté d’action et l’expression de l’intériorité. C'est ce qu’exprime l’affiche du film avec les sœurs courant les cheveux au vent, ou encore la séquence introductive qui nous permet de percevoir le bonheur de Marianne à être en pleine nature.
La nature, d’ailleurs, occupe une place centrale dans le récit et permet de soutenir l’expression de l’intériorité des deux sœurs : les états d’âme, les émotions, les aspirations, vont se manifester à travers ces plans dédiés à la campagne anglaise, au vent, aux arbres... Mais point d’esthétisation envahissante ici, Georgia Oakley se garde bien de glisser vers une représentation qui pourrait être perçue comme clichée (aspect carte postale de la campagne anglaise, image romantique exacerbée...). Le regard porté sur les sœurs sera plus brut et contrasté, moderne dirons-nous, avec cette mélancolie latente qui leur confère une vraie épaisseur, prolongeant la gravité induite par la perte du père, mais également avec des procédés de mise qui viendront souligner le contraste entre les deux sœurs (composition géométrique et caméra fixe pour Elinor, caméra mobile et mouvements amples pour Marianne) : deux visions de l’amour, deux psychologies, mettant en relief la modernité de l’écriture de Jane Austen, tout en évitant l’écueil du drame figé et démodé.
Bien que l’aspect romantique prime sur la critique sociale, le Sense and Sensibility d’Oakley souligne le système de classes sclérosé qui prédomine dans la société et le peu de place accordé aux femmes. On aurait espéré, cependant, voir cette dimension davantage investie à l’écran.
Porté par le duo Daisy Edgar-Jones/Esmé Creed-Miles, dont l’alchimie se ressent parfaitement à l’écran, Raison et Sentiments réussit le pari de prolonger la force romantique du roman, associant l’élégance du classique à un regard moderne afin de faire percer, à travers les histoires de cœur, des questions sur l’ordre social et la condition féminine. Sur cette thématique, toujours actuelle, de la réelle possibilité qui nous est offerte de rester maître de notre propre existence.
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