Adapté du roman First Blood de David Morrell paru dix ans plus tôt, Rambo : First Blood (1982) de Ted Kotcheff a non seulement conforté le statut de star de Sylvester Stallone, après les succès de ses trois premiers Rocky, mais a aussi marqué son temps en proposant à la fois l’archétype du vétéran badass et increvable (que Schwarzenegger et autres Chuck Norris reprendront à leur compte) et, plus subtilement, en dénonçant le mépris et l’ingratitude des États-Unis pour les jeunes vétérans qui se sont sacrifiés dans cette guerre "honteuse" (toutes les guerres ne le sont-elles pas ?) que fut le Viêt Nam.
Plusieurs années après avoir été démobilisé à la fin de la guerre du Viêt Nam, l’ancien soldat et bérêt vert John Rambo erre comme un marginal, de ville en ville. Il semble avoir du mal à se sociabiliser et à s’adapter au calme de la vie civile. Sans nulle part où aller, il tente de retrouver un de ses derniers frères d’armes encore vivant. Hélas, il apprend que celui-ci est mort quelques semaines auparavant des suites d’un cancer causé par un défoliant utilisé au Viêt Nam. Ne sachant où aller et vivant au jour le jour, Rambo passe alors par la petite ville de Hope où il compte déjeuner avant de poursuivre sa route. Mais Will Teasle (Brian Dennehy), le shérif du patelin, remarque très vite ce vagabond dont l’allure ne lui plait pas. Leur rencontre dégénérant rapidement, Rambo est embarqué au poste de police où, victime d’hallucinations dûes à sa captivité au Viêt Nam, il se rebelle brutalement contre ses géôliers et s’échappe. Les forces de l’ordre le poursuivant jusque dans les montagnes environnantes avec la ferme intention de le neutraliser après l’humiliation qu’il leur a fait subir, Rambo finit par tuer accidentellement un de ses poursuivants. Dès lors, les forces de l’ordre n’auront de cesse de grossir leur rang et de le pourchasser dans la forêt. Mais feront-ils le poids face à un ancien béret vert formé à la survie en territoire ennemi ? S’ils veulent une guerre, Rambo va la leur offrir.
Bref, John Rambo c’est le gars qu’il fallait pas emmerder. Et le shérif Teasle dans un accès d’abus d’autorité fait l’erreur d’entamer les hostilités. Lui comme ses collègues étant incapables de comprendre ce qu’est un stress post-traumatique (il est vrai qu’on n’en parlait pas beaucoup à l’époque), ils ont tôt fait de prendre les réticences de Rambo à coopérer pour de la simple provocation. D’où le malentendu, les haussements de ton, les quelques bourre-pifs et la chasse à l’homme qui s’ensuivent.
Tout l’intérêt du film réside dans la caractérisation de son personnage principal et tout ce qu’il incarne. Vagabond taciturne jetant un regard désabusé sur un pays qu’il ne semble pas reconnaître, ni même aimer (malgré ce qu’il clame à la fin de Rambo 2), Rambo nous est très rapidement présenté par son mentor, le colonel Trautman, comme une machine à tuer. Un homme sans attache ayant passé huit années de sa vie à fraterniser avec ses camarades de commando tout en survivant aux pires atrocités infligées par l’ennemi. Incapable de s’adapter à son retour après le conditionnement et la guerre dont il fut victime, John Rambo n’a rien. Aucun but, aucune motivation, aucun endroit où aller, aucun lien affectif ou amical. Il erre dans le pays comme un fantôme dont personne ne peut ni ne veut se souvenir. Alors quand une armée de flics censés lui être reconnaissant le traitent comme une sous-merde, il décide de donner un dernier sens à sa vie. Prendre sa revanche. Non pas sur l’ennemi vietnamien (ça il le fera dans le second film, bien plus fantaisiste) mais sur l’ingratitude de son pays incarnée par cette succession d’hommes en uniformes et de soldats du dimanche (voir la scène des gardes civils, complètement dépassés) qui ne cessent d’arriver en nombre à mesure que l’intrigue et l’intérêt des médias pour cette traque avancent.
Certes, le film frise parfois la caricature par son manichéisme appuyé (à part le jeune David Caruso, tous les flics sont des cons), la bêtise des forces de l’ordre (on croirait voir Les Inconnus : "Il y a le bon et il y a le mauvais chasseur"), le surjeu parfois agaçant de Richard Crenna (l’acteur s’en moquera lui-même dans Hot Shots ! 2) et certaines facilités narratives (la chute de Rambo dans l’arbre qui ne lui laisse que des blessures superficielles). Mais la mise en scène du regretté Ted Kotcheff, tout en sobriété et en efficacité, fait plutôt bien passer la pilule, notamment lors de ses séquences de traque, la scène de l’hélico, le passage de la mine, les échanges houleux entre Trautman et Teasle, ce final quasi-apocalyptique où la ville entière semble un temps s’éclipser dans l’obscurité la plus profonde pour laisser Rambo et le shérif régler leurs comptes. Et il faut reconnaître que Brian Dennehy trouvait là un de ses meilleurs rôles, incarnant un shérif borné mais visiblement conscient de son erreur et, ironiquement, lui-même vétéran de la guerre de Corée. Une guerre sans vainqueur, contrairement à celle du Viêt Nam où l’Amérique a perdu. Ceci expliquant aussi l’intolérance de Teasle pour ce que symbolise John Rambo.
Surtout, on retiendra cet échange final entre Trautman et Rambo, le mentor venant essayer de désamorcer la bête de guerre incontrôlable qu’il a créée. C’est là, après un déchainement de cris et de violence d’une heure trente qu’explose alors véritablement Rambo, au détour d’une simple question que lui pose le colonel : "Qu’est-ce que tu veux ?"
C’est là, que l’on assiste à ce monologue d’anthologie de Stallone, où son personnage exprime enfin toute sa colère, son sentiment d’injustice, son désespoir, l’horreur dont il a été témoin, le vide qui l’habite... et la peur. La peur de se savoir désormais seul. Contre toute attente, il n’aura besoin que de l’étreinte d’un père de substitution pour accepter de renoncer à sa folie et se rendre.
Et c’est là aussi, qu’on se dit que Stallone est bel et bien un sacré bon acteur et que ce n’est pas son rival montant, Schwarzenegger, qui aurait su jouer cette scène où un fou de guerre éclate en sanglots en mêlant la colère trop longtemps réprimée et la vulnérabilité la plus touchante.
Loin d’être encensé par les critiques de l’époque mais peu à peu réévalué, ce premier opus se suffisait à lui-seul, mais le succès de Stallone et les années Reagan oblige, le personnage devint le porte-drapeau d’une Amérique justicière et triomphante, avec un second opus où Rambo semble gagner la guerre du Viêt Nam à lui-seul, un troisième de piètre mémoire, un quatrième opus tardif assez réussi, et un ultime film sous forme de baroud d’honneur.
Depuis, bon nombre de décalques auront vu le jour, le meilleur restant à mon sens le mésestimé Traqué de William Friedkin.
Mais dans le genre du survival guerrier post-traumatique, ce "premier sang" versé restera toujours le plus mémorable.