Après des décennies de règne et de guerre sur son fief, Hidetora se fait vieux et décide de céder le contrôle de ses terres à ses trois fils, Taro, Jiro et Saburo.

Ce film raconte cette passation tragique du pouvoir dont la finalité est annoncée dès le début. Nous allons essayer d'analyser comment Akira Kurosawa nous montre cette tragédie.

Le film s'ouvre dans les montagnes japonaises. Des soldats sont orientés de façon à avoir une vue de 360°. Le danger se fait ressentir mais seul le vert des arbres est visible à des kilomètres. Les soldats sont comme effacés par cette nature. Mais la tension est toujours présente, le danger est proche. Surgit un sanglier, les soldats se mettent à sa poursuite et le chassent.

Kurosawa nous dresse alors un cadre idyllique, presque paradisiaque, dans un Japon qui n'est plus en guerre (du moins la zone où ils se situent). C'est pourtant dans ce même coin de paradis que la tragédie va s'abattre.

On retrouve Hidetora et ses fils. Malgré son statut de roi, Kurosawa ne glorifie pas son image. Les cadrages sont larges et mettent le roi au même niveau que ses fils et ses bras droits. Les trois fils sont d'ailleurs vêtus de 3 couleurs différentes, l'un en jaune, l'autre en rouge et le dernier en bleu. Quand le roi annonce qu'il va partager le royaume en trois, on distingue trois réactions différentes correspondant à la couleur. Saburo, en bleu, prend du recul sur la situation et fait preuve de grande sagesse, il sait que cette séparation sera source de conflit. Jiro, en rouge, est plus sanguin et accepte sans hésiter d'être sous les ordres de son aîné Taro, en jaune, avare de pouvoir.

C'est alors un jeu de pouvoir au sein d'une même famille qui se joue. L'introduction de ce film n'était pas anodine, alors qu'ils sont dans un paradis vert, comment vont-ils le réduire en cendre ?

Jamais Kurosawa ne va utiliser de gros plans, les plans larges sont bien plus parlants. Alors qu'on imagine un roi puissant et supérieur aux autres, les personnages sont ici bien souvent au même niveau. Pas de champ contre champ, un simple plan large de profil permet de montrer la perte de pouvoir et d'autorité de Hidetora. C'est aussi le cas pour Jiro et Taro, alors souverains de leurs terres, leur fragilité à diriger un peuple se fait ressentir. Les rapports de force sont donc bien plus compréhensibles que si Kurosawa avait décidé de faire des plans pour comprendre la psychologie interne des personnages. Ce qui nous intéresse dans ce film, c'est le langage physique et leur façon d'évoluer dans l'espace. Aucun n'a les épaules pour mener à bien son territoire. Les trois frères ont grandi dans un univers belliqueux, aujourd'hui ce n'est pas qu'ils sont en paix, l'ennemi n'existe tout simplement plus. Quand ils arrivent au pouvoir, ils appliquent le modèle de leur père. Mais le seul ennemi est maintenant sa propre famille et plus précisément son propre père.

Le film prend alors une nouvelle tournure. Exilé, Hidetora va devoir faire face à la réalité de son fief. Nous ne sommes plus dans les belles prairies, mais dans un désert de cendres. Un enfer créé par Hidetora lui-même pendant son règne. Seul face à cette immensité désertique, il prend conscience du mal qu'il a généré. De plus, alors qu'il trouvait indigne son fils Saburo, le voici honteux et ne peut plus se regarder dans un miroir tant qu'il ne se sera pas excusé envers Saburo.

Ainsi, par ses choix de mise en scène, Kurosawa orchestre une tragédie où le pouvoir détruit ceux qui le convoitent autant que celui qui l'abandonne. Les plans larges, loin de diminuer les personnages, révèlent au contraire l'ampleur de leur chute : dans cet espace immense, aucun ne peut échapper aux conséquences de ses actes. Le paradis verdoyant du début n'était qu'une illusion fragile, et le désert de cendres qui lui succède n'est que la manifestation visible d'une désolation morale déjà présente. En refusant les gros plans psychologiques, Kurosawa nous impose une distance qui rend la tragédie encore plus implacable : nous observons ces hommes s'autodétruire sans pouvoir intervenir, spectateurs impuissants d'un destin scellé dès la première décision de Hidetora. Le réalisateur nous montre que la véritable tragédie n'est pas seulement la chute d'un homme, mais la transmission du mal à travers les générations, un cycle de violence qui transforme le paradis en enfer.


Aymeric-Boursaux
8

Créée

le 16 févr. 2026

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