Fjord est ce genre de film qui vous fait réfléchir de longues minutes à la sortie de la salle de cinéma.
Le réalisateur Cristian Mungiu raconte l'histoire d'une famille roumano-norvégienne très croyante de cinq enfants s'installant en Norvège après plusieurs années en Roumanie. Très vite, des ecchymoses sont remarquées sur le corps d'Elia, l'une des filles de la famille. Les professeurs le signalent au service de protection de l'enfance et toute la fratrie est mise en famille d'accueil le temps de l'enquête, puisque ce sont les parents qui sont soupçonnés de maltraiter leurs enfants.
Aucune réponse concrète à nos questions ne sera donnée dans le film : qui est coupable ? N'est-ce pas trop radical ? Est-ce dû à la religion ? Nous sommes questionnés très vite, mais il est au début assez difficile d'y répondre. Le spectateur attend davantage d'éléments, de témoignages et de preuves pour se forger son propre avis.
En effet, des décisions sont vite prises pour la sécurité des enfants suite à leurs aveux disant qu'ils recevaient parfois des fessées. Il n'y a là rien à contredire, c'est un fait et c'est un abus physique. Mais s'ils sont dans cette situation, c'est bien parce qu'Elia a des traces dans le dos : les abus physiques vont-ils plus loin que de simples fessées ?
Le réalisateur va essayer, autant que possible, de se placer du point de vue des parents impuissants. Des parents qui vont se battre et s'expliquer pour récupérer leurs enfants, en vain. Ils ne seront jamais vraiment entendus, car pour les autorités, cette famille croyante est coupable, un avis basé sur de simples suspicions qui, elles non plus, ne seront jamais avérées.
Ce qui frappe aussi, c'est le choix de Mungiu de ne jamais donner la parole aux enfants eux-mêmes. Elia et sa fratrie restent en retrait, presque hors champ, comme si le réalisateur refusait délibérément la seule perspective qui pourrait trancher le débat. Ce parti pris renforce le sentiment que nous assistons à un procès mené entièrement par et pour les adultes, parents, enseignants, services sociaux sans jamais vérifier ce que ressentent réellement les premiers concernés. En laissant cette question en suspens, le film nous place dans la même impuissance que les parents : on cherche des indices, on interprète des regards, mais on n'obtient jamais la vérité de la bouche de ceux qui la détiennent.
C'est alors un combat psychologique qui commence, un David contre un Goliath bien trop puissant : une autorité prête à tout pour libérer des enfants des griffes de la religion. On finit par se demander si les parents sont jugés pour avoir tapé leurs enfants ou pour être croyants. Les enfants finissent par rentrer chez eux, mais les parents, toujours en procès, risquent de finir en prison ; ils décident alors de quitter la Norvège.
C'est un pari assez fou qu'a tenté Cristian Mungiu : faire un film de 2h30 où rien de nouveau n'arrive après 30 minutes. Pourtant, ces deux heures d'attente ne sont pas ennuyeuses ; le réalisateur parvient à garder notre attention et à faire monter la tension. Le temps est comme l'ennemi des parents : plus il passe, plus leurs enfants risquent de partir. Le tout est accompagné d'un décor naturel dans les fjords norvégiens, où les avalanches ne sont pas rares. Cela constitue par ailleurs une métaphore intéressante : ces falaises immenses et vertigineuses peuvent s'abattre d'un instant à l'autre, rendant impuissant tout ce qui se trouve sur leur passage. De plus, cet environnement glacial appuie le comportement de presque tous les personnages : il est rare d'y voir un sourire, un rire ou un geste de tendresse sincère et spontanée.
Fjord est un film réussi qui prend beaucoup de risques, et c'est justement ce manque de réponses qui en fait la force. Mais à trop vouloir laisser le spectateur dans le doute notamment en écartant la parole des enfants le film finit par me laisser sur ma faim.
7/10
(D'ailleurs petite anecdote, les lumières de la salle ce sont allumés bien 10 sec avant la fin du film, renforçant surement un petit peu cette impression de fin trop rapide)