Entre l'hubris destructeur des clans japonais et la tragédie élisabéthaine.

Un puissant seigneur et ses trois fils, la trahison des deux ainés qui ensuite s'entretuent... Le fils loyal trop franc et méconnu... L'avidité du pouvoir, de la chefferie, de la femme de l'autre... La hantise chez un vieil homme de ses crimes passés, qui ont dépassé les nécessités de la victoire : crimes gratuits de l'hubris et de la puissance... Et les femmes, séparées de leurs familles décimées pour épouser de force celle des vainqueurs... L'une s'est convertie à la paix de l'âme et des sentiments sous la houlette divine, et l'autre ourdit sa vengeance : son ressentiment machiavélique utilisera les ressorts de l'érotisme, de la rivalité masculine et de l'emprise pour tout détruire... 

C'est tellement japonais : tellement une des figures par lesquelles les clans  jouèrent leur survie ou leur extension, leur amputation, leur appauvrissement ou leur enrichissement pendant les siècles du moyen-âge jusqu'à la fin de l'époque Sengoku (après quoi, à partir de 1615 le shogunat des Tokugawa les ramena au calme sous un gant de fer).

Mais est-ce aussi élizabethain ? 

Entre 1550 et 1603, c'est la transition entre les guerres civiles et la stabilité au Japon, et c'est exactement la période du règne d'Elizabeth en Angleterre, qui ramena aussi le calme dans son pays... En tout cas, ce qui est sûr, c'est que cette trame japonaise a aussi ses figures et ses variations dans les tragédies de Shakespeare.

Mais on peut se demander pourquoi Kurosawa avait besoin d'une relecture par le Roi Lear, comme si c'est cette pièce qui donnait plus de légitimité ou d'universalité aux thématiques très nationales de son film.

Car il aurait pu extraire un scénario semblable des multiples chroniques samouraï des guerres claniques du Japon. Certes, en passant par Le Roi Lear, les codes proprement japonais deviennent moins hermétiques au public occidental. Et cela facilite la coproduction internationale, avec un budget qui autorise aussi l'investissement de la photographie, des décors, des costumes et du grand spectacle...

Celui-ci concerne les deux moments de guerre qui ferment chacune des deux parties de ce film monumental de 3 heures. (Le premier est une longue séquence de massacres esthétisés, avec une succession de plans aussi beaux et aussi peu réalistes que des piétas, mais très évocateurs, et le second des mouvements de troupes chorégraphiés, d'infanterie et de cavalerie, ainsi qu'une attaque de château de très belle tenue).

Mais il est vrai que si les histoires sont somme toute les mêmes, le Japon n'a pas eu à l'époque pour ses chroniques (ni aucun autre pays d'ailleurs) un narrateur aussi étincelant que le cher William, aussi juste et précis pour les grandeurs, les passions et les misères humaines.

Alors, de quoi relève le jeu de Tatsuya Nakadai ? Avec son fameux regard perçant, ici halluciné, il est grimé et costumé comme jamais - et dénudé aussi -  et ses postures combinent visuellement les turpitudes, la compassion, la complaisance et la folie. Il étire son jeu très loin de la retenue japonaise habituels des samouraïs. C'est loin aussi de l'ascétisme et du symbolisme épuré du theatre Nô, mais la flamboyance et le maniérisme relèvent peut-être autant du kabuki que du théatre européen.

Et nous assistons donc à une combinaison - parfois dysharmonieuse - de complots et de scènes de guerre complètement nippons avec des séquences où les émotions de tous, surtout celle du vieux seigneur mais aussi les autres, sont exposées, expliquées, dépliées - presque des voix off dites par les acteurs. Et on pourrait dire, en exagérant un peu notre malaise, que les personnages en deviennent extravertis, ce qui serait un comble pour des samouraïs...

Dans ce registre surprenant, une scène au moins est une réussite jubilatoire. Kurogane, le bras droit d'un des fils félons, un bon tueur d'ennemis, est sommé d'apporter la tête de sa rivale à Dame Kaeda la vengeresse... Peu enclin "à tuer gratuitement", il lui présentera avec malice, enveloppée comme il se doit, une tête de renard en pierre. Et sa tirade ironique sur les "renardes démons" chinois et leurs avatars japonais qui peuvent s'incarner en femme est un chef d'oeuvre spirituel de moquerie menaçante envers la méchante, un rare moment d'humour, vraiment réconfortant.

En fin de compte, c'est une belle mixité entre les jeux de pouvoir tragiques des clans japonais et la mise en scène élizabethaine des mêmes jeux occidentaux.

Et si cette mixité est imparfaite, elle n'en est que plus émouvante et plus belle, on s'en souvient.

Remarque du jour.

L'astuce cinématographique d'attribuer des couleurs différentes à chaque clan et adversaire est excellente, elle aide au repérage visuel et Kurosawa en use toujours dans ses films historiques. Cependant, l'attribution de bannières individuelles à tous les soldats pour distinguer les armées nous fait osciller entre la captation ébahie des mouvements d'oriflammes, et le recul cynique devant cet irréalisme ridicule. Les armées veillaient à se distinguer certes, mais pas au point d'encombrer les mouvements de troupe avec des perches flexibles dans le dos de chacun. Il y a même une scène où les soldats se lavent en rivière avec leurs perches et leurs drapeaux... (Dans le Chateau de l' Araignée, Mifune et son ami, tout cuirassés, circulent avec ces hautes perches dans une forêt inextricable)...

Michael-Faure
8
Écrit par

Créée

le 14 août 2026

Critique lue 27 fois

Ran

Ran

9

Lilange

le 10 avr. 2017

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Ragnagna

Je n’ai pas envie de parler de ce film en fait. C’est un peu la honte au vu des belles choses que j’en ai lu. Et franchement, je ne me sens pas de m’atteler à ce genre de grosse besogne...

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