Pour des spectateurs qui découvriraient aujourd'hui Rashomon comme pour ceux qui l'ont revu régulièrement au fil du temps (celui des cine clubs, des cinemathèques et des rétrospectives) la comparaison de la trame narrative avec Le Dernier Duel impose une relecture.
L'hommage de Ridley Scott aux trois versions (de l'agresseur, du mari et de la femme) montre sa déférence mais il aiguise sa différence : chez lui, aucun des protagonistes ne ment ni ne tord les faits pour flatter son narcissisme, les variations sont légères, "chacun son point de vue" : elles sont celles que la condition masculine ou féminine, l'éducation, les moeurs de l'époque ( le Moyen-Age en Occident) imposent aux regards et aux interprétations de chacun sur lui-même en infiltrant pensées, émotions et désirs. Et surtout, paradoxalement, le point de vue féministe domine la narration du Dernier Duel. Il faut admettre que ce n'est pas un anachronisme : les chroniqueurs de l'époque racontent ainsi cette histoire vraie, avec les trois versions, et ils adoptent résolument le point de vue de la femme agressée. Ainsi Scott rend-il un vrai hommage, créatif et non plagiaire, à Kurosawa.
Dans Rashomon aussi, le viol n'est pas nié, par aucun des trois. Mais ici la femme, d'abord tout à fait passive, libère outre l'animosité compréhensible envers son agresseur, sa révolte contre son oppression d'épouse, avec une capacité à utiliser les faiblesses des deux hommes pour qu'ils se neutralisent y compris par le combat à mort. De plus, une autre femme, le medium qui parle au nom du mari mort, la charge avec un mépris brutal et une absolue mauvaise foi, dévoilant malgré son statut de supposée simple intermédiaire avec le monde des morts une rivalité féminine féroce, presque une haine masculiniste.
Cependant, la (re) vision de Rashomon nous laisse quand même pantois.
Dans ce film étonnamment court (1h28) - car les films suivants de Kurosawa nous ont habitués à de très longs métrages - le scenario est si brillant que, outre la trame des trois versions, en fait quatre, certains détails qui semblent faire trébucher l'énigme sont resolus dans une succession de switchs à la fois "policiers" et humains qui n'ont pas viellis.
Si au démarrage du film, l'accablement du personnage de Takashi Shimura, qui sous cette pluie torrentielle se plaint de ne rien comprendre à une dérive d'humanité "pire que les guerres et les famines", nous parait fort surjoué et presque ridicule, il trouvera sa raison d'être (psychologique et intime) à la toute fin, sans rapport avec les faits dramatiques dont il fut le témoin.
Mais au bout du compte, on peut se demander si Rashomon serait resté ce chef d'oeuvre intemporel si un autre que Toshiro Mifune avait joué le bandit Tajomaru. Sa prestation, servie par un visage d'une tres grande beauté et capable de mimer toutes les émotions possibles des plus subtiles aux plus triviales, est encore plus charismatique que celle de son Kikuchiyo des Sept Samouraïs (où pourtant il circule aussi du picaresque au tragique, en passant par le tourment et la bouffonnerie) ou dans la Forteresse Cachée et dans Barbeousse, deux films où c'est surtout sa prestance plus que son jeu qui en impose.
"Si ce n'était la brise", dit-il pour justifier le viol, et quand elle passe sur son visage et son cou, voilà que sur son corps accablé par la chaleur sous un arbre, son épée entre en erection en deux temps avant qu'il ne se mette à courir sous les frondaisons (Raoul Walsh usait aussi d'astuces cinématographiques de cette sorte en guise de métaphores sexuelles à la même époque).
Tour à tour arrogant, matamore, inquiet ou stupéfait, ravi ou intrigué, sûr de lui et imposant, pleutre ou décomposé, tandis que ses gesticulations, sauts, parades, suppliques ou menaces font jouer à son corps des émotions contraires ou redondantes à celles de son visage, il est la principale attraction du film.
Sans aucun doute, il fut aussi le chef d'oeuvre de Kurosawa.