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Le duel de trop
L’Histoire retiendra sûrement que la carrière de Ridley Scott a commencé avec des Duellistes et qu’elle s’est finie sur un Dernier duel… …un duel de trop. Alors oui, bien sûr, d’autres films du...
le 13 oct. 2021
Beaucoup de mes éclaireurs ont vu ce film à sa sortie et ils l'ont apprécié (comme moi aujourd'hui en différé), le commentant avec justesse et subtilité, multipliant les angles, éclairant notre plaisir et notre jugement.
Pour ma mémoire de ce film historique remarquable, dont le duel final lest un morceau de bravoure extraordinaire de précision et de violence, je note ceci en complément.
La reference fréquente au Rashomon de Kurosawa est certes juste pour la construction, qui livre trois témoignages, ceux de l'homme, de l'agresseur, et de la femme, et cependant Ridley Scott impose une différence et non des moindres.
Dans Rashomon, chaque personnage se donne le beau rôle, dans une représentation de lui-même en partie aveugle à ce qu'il est et ce qu'il fait réellement, et en partie utilitaire, intéressée à convaincre et à se dédouaner, et pour cela chacun tord les faits voire il ment, et les récits sont contrastés.
Dans Le Dernier Duel, les faits relatés sont beaucoup plus concordants dans les trois récits, presque identiques. Personne ne ment vraiment car personne n'en a besoin. Pour chaque personnage, la représentation qu'il a de lui-même et son ressenti des événements et des actes correspondent à ce qu'il croit et à ce qui l'anime dans la vie. Chacun d'eux a la conviction sincère que cela s'est passé vraiment ainsi. La subjectivité, assumée dans le récit par chacun, ne va jamais jusqu'à mentir.
Cela donne une forme de redondance aux trois récits (que certains n'ont pas apprécié) mais il y a quand même une variation discrète dans chacune des narrations, et c'est cela qui nous éclaire sur la psychologie des personnages. De plus le spectacle nous captive - si on aime les acteurs - parce que chacun d'eux nuance ses prestations en fonction du récit restitué : en rejouant les scènes, ils modifient un peu leur jeu pour en infléchir le sens.
Dans la mise en scène de Ridley Scott, le plus subtil est sans doute les variations minimes mais nettes de l'épisode du baiser public de Marguerite (jouée par Jodie Comer) à Le Gris (joué par Adam Driver), ordonné par Carrouges (joué par Matt Damon) pour la réconciliation de façade des deux hommes.
Dans le récit de Carrouges, l'échange est amical, bref, et anodin. Pour Le Gris ce temps très court de l'échange est ressenti comme beaucoup plus long et il décrit ou interprète les regards et les touchers comme un rapprochement intime du visage de Marguerite avec le sien. Pour Marguerite en revanche, le meme échange est dominé par l'expression de son propre étonnement (de recevoir cet ordre inattendu de son mari) et par son exécution docile et presque ironique envers les deux hommes.
Une autre variation est que, plus tard, dans le récit de Carrouges, quand sa femme lui raconte avoir été violée, il décrit son mouvement de défiance initial envers elle, mais il le surmonte vite, accepte sa plainte, se culpabilise noblement et passe alors à la défense de son honneur.
Dans le récit de Marguerite, la violence de la méfiance initiale de son mari est plus longue, plus hargneuse, presque hors de contrôle, et à ce moment là, elle courut même, brièvement, un vrai danger physique.
Mais le plus frappant est qu'il y a très peu de différence entre les récits de Le Gris et de Marguerite sur le début du viol, les préliminaires de l'agression, puis l'acte lui-même (Il y a au contraire beaucoup de différence pour Marguerite dans les suites immédiates, dans le ressenti dans son corps après le viol tandis que Le Gris se rhabille et quitte les lieux). Le Gris a décrit sans fioritures le subterfuge pour entrer dans la maison, son propre discours manipulateur, sa poursuite et sa saisie brutale de Marguerite. Il ne cache pas sa violence ni le refus opposé par la femme, mais il croit dur comme fer que le non (maintes fois dit tant verbalement que dans son langage corporel) est un oui dissimulé et cela, il va le défendre jusqu'au bout. Pour lui, tout ce qu'il a fait est juste et défendable.
Est-ce que le film est féministe avant l'heure ?
C'est l'histoire qui est déjà féministe au 14eme siècle, car le film est d'une fidélité historique quasi parfaite (jusque dans les détails des échanges verbaux) avec l'une des versions, celle qui a été retenue par les chroniqueurs successifs. Si cette version là, la version officielle, est authentique, le courage de Marguerite est encore plus digne de notre admiration que celui des femmes d'aujourd'hui : par le défi qu'elle lance à toutes les conventions et aux lois de l'époque, et par le courage physique que cela implique, car elle risque la mort au bûcher.
Le film n'est un anachronisme feministe que si on opte pour "une vérité historique alternative". Dans les autres versions des causes du duel de Carrouges et Le Gris (avancées comme hypothèses par des historiens plus tardifs) soit Marguerite est la complice soumise d'une vengeance ourdie par son mari contre son rival de toujours (rival dans les armes et dans les faveurs de son suzerain) - c'est la thèse même de Le Gris pour se justifier - soit elle a elle-même utilisé perfidement cette rivalité pour camoufler une liaison clandestine inconnue ou un autre viol - deux hypothèses qui restent cohérente avec sa grossesse réussie).
Je noterai encore ceci que malgré ces qualités narratives, et malgré le soin que prend Ridley Scott pour nous émerveiller avec des détails inouîs dans tous les décors traversés, les costumes, les boiseries, les échafaudages, les étals dans les rues sales et boueuses autour de Notre Dame, les batailles dans la foret puis dans l'enceinte du duel, c'est un film qu'il me sera difficile de revoir.
Est-ce à cause de son sujet historique triste et violent, rempli d'amertume, de ressentiment et d'injustice ? Ou est-ce que Ridley Scott en rajoute avec une atmosphère funèbre qui imprègne tout le film, notamment avec cette teinte bleue foncée mortifère ?
Je me demande si, comme dans les derniers films de Clint Eastwood quelque chose de sombre lié à son âge lui fait imposer au chef op les couleurs de l'extinction progressive, celles de la perte, voire du rejet de "la splendeur dans l'herbe" (splendor in the grass), de la lumiere que la jeunesse absorbe de son environnement et dégage de son feu intérieur.
Créée
le 2 févr. 2026
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