Il est des films dont la puissance ne réside pas dans ce qu’ils montrent, mais dans ce qu’ils suggèrent. Rebecca, long métrage d’Alfred Hitchcock, appartient sans conteste à cette catégorie. Ce qui, à première vue, pourrait paraître comme une simple histoire de romance se révèle être un chef-d’œuvre cinématographique où l’invisible est capturé à l’écran, où l’antagoniste absente du film – Rebecca – domine tout, du récit aux personnages.


Commençons par la composition musicale. La partition du film suscite en moi un sentiment de douce nostalgie, paradoxalement celle d’un passé que je n’ai pas vécu. Ces thèmes musicaux enveloppent le spectateur dans une ambiance où le passé s’ancre dans le présent, s’associant à la perfection à l’une des thématiques principales du film : le deuil de l’être perdu.


La protagoniste principale, la nouvelle Mme de Winter, interprétée par Joan Fontaine, incarne la fragilité, la naïveté et la maladresse d’une jeune femme projetée dans un monde qui la dépasse. Son mari, second protagoniste du film, Maxim de Winter (Laurence Olivier), reste énigmatique, froid, parfois cruel, comme s’il portait en lui le fardeau d’un secret trop lourd.


L’alchimie entre ces deux personnages sublime la véritable star de l’intrigue : Rebecca. C’est elle que tout le monde – des personnages aux décors – évoque, admire et craint, et à laquelle la nouvelle épouse est constamment comparée. Elle est le fantôme social et psychologique de cette histoire.


Ce qui m’a le plus fasciné, c’est l’ambiance quasi occulte du film. Bien que Rebecca ne soit pas un film d’horreur/épouvante, Hitchcock, dans sa mise en scène, parvient (volontairement ou non) à instaurer une atmosphère de paranormal diffus. Le manoir de Manderley semble vivant, respirant au rythme de son ancienne maîtresse. Chaque pièce, chaque ombre, chaque murmure de domestique évoque Rebecca.


Cette atmosphère malsaine atteint son apogée à travers le personnage de Mme Danvers, interprétée par Judith Anderson. Elle est le reliquaire vivant de Rebecca, son prêtre, son émissaire terrestre. Le culte qu’elle voue à son ancienne maîtresse se manifeste de multiples façons : sanctuarisation de l’ancienne chambre, manière de caresser les vêtements de Rebecca, façon de parler d’elle comme d’une déesse, rejet à peine dissimulé de la nouvelle Mme de Winter – rejet qui atteint son paroxysme lors de la scène où elle tente de pousser cette dernière au suicide, moment où le film prend une dimension presque fantastique.


Manderley n’est pas seulement un décor : c’est un personnage à part entière, un lieu possédé par la mémoire (chambre sanctuarisée, monogrammes « R de W » omniprésents) et par la perfection mythifiée de Rebecca, telle qu’elle est décrite par les différents personnages.


C’est dans ce jeu entre visible et invisible que réside la véritable force du film. Rebecca n’apparaît jamais à l’écran, mais elle est partout : dans le domaine, dans les conversations et les regards nostalgiques ou admiratifs des personnages, dans la peur silencieuse de Maxim, dans l’hostilité de Mme Danvers. Elle n’a pas besoin d’être vue pour exister. C’est une présence diffuse, presque métaphysique, qui agit sur les vivants comme un sortilège – terme choisi en référence à l’imaginaire de la sorcellerie, imaginaire qui colle presque parfaitement à ce qu’était Rebecca, au sens métaphorique.


Et c’est là que Rebecca devient sublime : Hitchcock parvient à filmer l’invisible. Le personnage le plus important du film, son principal antagoniste, celle qui accapare toute l’attention, toute la lumière, n’est jamais montrée à l’écran. Et malgré tout, elle interagit, agit, vit, complote. Bien qu’absente de l’écran, elle est tout aussi réelle que les autres personnages.


Le twist final réinvente tout le récit. Rebecca, qu’on croyait idéale – belle, forte, élégante, intelligente – se révèle être une femme trompeuse, manipulatrice, cruelle et avide de domination et de pouvoir. Une véritable « sorcière », au sens métaphorique, qui a ensorcelé son entourage par sa prestance, sa beauté et son charme. Sa « malveillance intérieure » prend finalement la forme d’un cancer, symbole de tous les vices qu’elle dissimule au grand jour et qui finira par avoir raison d’elle. Cependant, même morte, elle continue à nuire : avant de trépasser, elle laisse à Maxim le poids psychologique d’un meurtre savamment orchestré, un « dernier sort » empli de toute sa malignité, lancé contre le mari qu’elle a toujours méprisé.


Et lorsque, dans la séquence finale, Manderley s’embrase, c’est comme si Rebecca, refusant que quiconque possède ce lieu, décidait d’y revenir une dernière fois pour tout consumer. Par l’intermédiaire de Mme Danvers, elle achève ce cycle infernal. La boucle est bouclée : le film s’ouvre et se ferme sur le souvenir brûlant d’une demeure perdue, comme un rêve (ou un cauchemar) dont on ne parvient pas à s’extraire.


En définitive, Rebecca m’a profondément marqué par sa capacité à faire exister une présence sans la montrer. C’est un film où le personnage central est absent, et où l’angoisse et l’anxiété naissent de la mémoire collective d’un être disparu.


Hitchcock signe ici une œuvre cinématographique mêlant amour, jalousie, culpabilité, souvenir et invisible.

FBAOU
5
Écrit par

Créée

le 17 nov. 2025

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