Bon, ça va être clairement impossible d'écrire quelque chose de construit sur cet OVNI total. Mais vu que le film est découpé en 5 segments et un épilogue, je peux parler rapidement de chacun d'entre eux :
- Segment n°1 : sans doute la plus belle chose qu'il m'ait été donné de voir en salles ces dernières années. Une pure rêverie lynchienne, épousant la forme d'un film muet d'une maestria sans nom. Ça offre quelques unes des plus belles idées de cadres et de mises en scène que j'ai vu de toute ma vie.
- Segment n°2 : un film noir à l'esthétique dinguissime, toujours porté par des idées de plans et un emballage technique purement et simplement révolutionnaire.
(À cet instant, dans ma tête, c'est non seulement le film de la décennie, mais surtout un film qui n'aura d'autres choix que d'impacter profondément l'industrie du cinéma)
- Segment n°3 : ah, première petite déception. Exit les rêveries et la folie de réalisation, laissez place à des scènes beaucoup plus terre-à-terre et empesées. C'est étiré, bavard, et le recours à la spiritualité et au symbolisme à outrance finit par ennuyer. D'autant plus que le propos qui en découle paraît assez vain.
- Segment n°4 : même reproche que pour le segment précédent. C'est certes moins rigide, mais la narration s'étire trop, et reste trop ancrée dans une réalité pesante.
En soi, les segments sont de très bonne facture, avec notamment une esthétique soignée. Ils auraient d'ailleurs clairement pu m'intéresser dans un tout autre film. Mais ici, j'ai vraiment l'impression que le long-métrage a trahi sa promesse initiale. Et à mes yeux, les segments 3 et 4 ne s'imbriquent pas dans le même film que les segments 1 et 2.
- Segment n°5 : l'hypnose est de retour, et de quelle manière ! Tout simplement l'un des plus grands plans séquence que j'ai vu de toute ma vie. Bon, c'est clairement LA marque de fabrique du cinéaste, comme on avait déjà pu le constater dans Kaili Blues, ou encore dans la folle rêverie d'Un grand voyage vers la nuit. Sauf qu'ici, tout est décuplé. L'ampleur du dispositif est vertigineuse, que ce soit dans la photo, ou la virtuosité/limpidité des mouvements de caméra. Sans même parler de ce timelapse, qui parvient à conserver à vitesse réelle L’arroseur arrosé des frères Lumières. Ou encore, ce changement de colorimétrie/étalonnage par une vitre cassée, du jamais vu. Puis quel tour de force que de conclure un tel plan séquence par un lever de soleil parfaitement synchronisé... du grand art.
- Épilogue : on retrouve la rêverie démente du début de long-métrage. Assez rare de voir des images autant nous bouleverser, alors que soyons honnêtes, on n'y pipe pas grand-chose.
Bref, une bonne pelletée d'images imprimées dans mon esprit, au sein d'un énorme morceau (qu'il va falloir digérer). Attention cependant, ce n'est clairement pas pour tout le monde. Bi Gan est un réalisateur, pas un scénariste, et ça se sent. Ne venez pas y chercher une narration logique et explicite, mais plutôt des sensations, des émotions.
Le film est une véritable expérience, un objet vu nul part ailleurs, constituant un gigantesque catalogue de tout ce que le cinéma peut offrir. Le tout, à travers une maîtrise technique absolument inoubliable. Vrai regret personnel malgré tout sur ces segments 3 et 4, pas franchement utiles au dispositif global.
8,5/10
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