En sortant du cinéma, j’ai entendu un spectateur avouer : « je ne suis pas assez intellectuel pour ça ». Il énonçait ce qui d’emblée sera reproché au film c’est-à-dire son côté un peu poseur, trop formel, auto-référencié et élitiste. Ce n’est pas du tout mon ressenti. C’est un peu comme si l’on reprochait à un ébéniste doué de fabriquer des secrétaires Louis XVI et de ne pas se contenter d’assembler des tabourets pour plaire au plus grand nombre. Bien sûr il y a un côté un peu dandy, un peu joueur dans cette production. Mais c’est surtout une proposition magnifique, une déclaration d’amour au septième art. Toutes les époques, tous les genres, toutes les techniques qui ont tissé l’histoire du cinéma s’animent ici sous nos yeux ébahis dans une lanterne magique recrée.
Les débuts avec l’arroseur arrosé des frères lumière, le muet dans une fumerie d’opium, l’enjeu du parlant dans un polar noir, les histoires de fantômes chinois dans un temple, le néoréalisme avec le tour de cartes, le fantastique porté par un jeune couple en long plan séquence. Le contraste à un moment donné entre le karaoké du mafieux et les coups assénés en arrière-plan m’ont furieusement rappelé Tarantino. Il faut dire que la tonalité générale (signe d'une époque ou d'une génération ? ) est plutôt sombre.
Il faudrait tout revoir pour capter la richesse inouïe de cette œuvre ! Bì Gàn a le bon goût en outre de mettre en avant non pas la beauté des décors ou sa science des mouvements de caméra mais l’émotion pure. Dans les six histoires contées, chacune utilisant à la perfection les codes de l’époque ou du genre, les personnages vivent, souffrent, éprouvent des sentiments. Ils utilisent également, à chaque épisode, un sens privilégié. Ainsi la vision, l'audition, le gout, l'odorat puis le toucher sont successivement abordés.
,Jackson Yee, l’acteur que l’on retrouve au fil des époques, est époustouflant dans ses transformations, aussi à l’aise en Nosferatu qu’en jeune loubar amoureux ou pilleur de tombe bas du plafond.
Le seul reproche que je pourrais faire concerne la durée (2 h 45 min quand même !). Le film englobe une telle profusion de références, de plateaux, de destins, de temporalités que deux heures et demie auraient à mon avis suffi au spectateur admiratif, mais rassasié.