Resurrection est un film à nul autre pareil. Unique par sa forme, unique par son ambition, unique par la manière dont il embrasse, en un seul geste, cent trente ans d’histoire du cinéma. Difficilement résumable, sept ans après Un grand voyage vers la nuit, Bi Gan livre une œuvre qui ne se contente pas d’honorer le cinéma : elle le met à l’épreuve, le traverse, le réactive.
Le film s’ouvre comme au temps du muet (nous sommes en réalité en 2068), dans une atmosphère de fumerie d’opium, avant de muter vers un polar crépusculaire digne des années 1940, pour s’achever sur une péniche, dans un registre vampirique qui évoque frontalement David Lynch. Chaque métamorphose n’est pas un simple jeu de style : Resurrection est construit comme une traversée sensorielle. Dans ce monde où les humains ont cessé de rêver pour accéder à une immortalité stérile, subsistent les « Rêvoleurs ». Une femme explore les rêves successifs de l’un d’eux, au seuil de la mort. Ces rêves, associés aux cinq sens, deviennent autant de genres cinématographiques et de périodes-clés du XXᵉ siècle chinois.
La structure est d’une limpidité conceptuelle :
– la vue, dans les années 1920, au moment de la jeune République de Chine ;
– l’ouïe, sur fond de guerre civile et de conflit sino-japonais ;
– le goût, durant la Révolution culturelle ;
– l’odorat, dans les années 1980 de la réforme économique ;
– enfin le toucher, le 31 décembre 1999, dans l’angoisse du passage à l’an 2000, sous influences taïwanaises et hongkongaises.
Bi Gan fait dialoguer l’histoire intime, l’histoire politique et l’histoire du cinéma, sans jamais alourdir son dispositif.
La première partie muette convoque explicitement les origines : les frères Lumières avec L’Arroseur arrosé, Georges Méliès avec Le Voyage dans la Lune, ou encore Nosferatu. Les transitions jouent sur la disparition, la perspective, la tromperie visuelle : on a la sensation d’être guidé par un illusionniste du cadre, qui, à chaque coupe, nous entraîne plus profondément dans son univers mental.
La séquence finale — un plan-séquence de plus de quarante minutes, devenu la signature du réalisateur — s’impose comme une exception majeure. Et pourtant, ceux qui me connaissent savent à quel point je déteste les plans-séquence. Ils sont souvent médiocres, voire mauvais, et n’apportent rien ni à l’histoire ni au film. Plus encore, ils constituent, par principe, une négation même du montage. Or, ici, il devient une nécessité organique. Pendant celui-ci, une vitre se brise, l’espace s’ouvre, le temps s’emballe, puis tout se fige dans un plan fixe d’une beauté sidérante : une partie du cadre se transforme en time-lapse tandis qu’en arrière-plan, une projection en plein air de L’Arroseur arrosé se déroule à vitesse réelle. En un seul mouvement, Bi Gan condense un siècle de cinéma, du dispositif forain à la projection contemporaine.
Sous sa virtuosité formelle, Resurrection est aussi un film politique. Il laisse affleurer la critique d’un régime autoritaire qui étouffe les rêves, normalise les corps et fossilise le temps. Dans ce monde sans songes, rêver devient un acte de résistance. Bi Gan apparaît alors pour ce qu’il est : un véritable rêvoleur.
L’épilogue prolonge cette ambivalence. Une salle de cinéma de cire se vide, se délite, où les spectateurs sont représentés par des formes blanches spectrales, qui elles aussi disparaissent progressivement. Vision pessimiste ? Annonce de la mort du septième art ? Ou, au contraire, promesse d’un renouvellement ? Le film laisse la question ouverte. Ce qui est certain, c’est que si une résurrection du cinéma est à l’œuvre, Bi Gan en est l’un des artisans les plus passionnants.
Là où Kaili Blues, tourné à seulement 25 ans, forçait déjà l’admiration, Resurrection prouve que l’ampleur des moyens n’a en rien émoussé son inspiration. Bien au contraire. C’est un film qui ne se regarde pas vraiment : il se traverse, il se vit. La mise en scène est vertigineuse, hypnotique. Le film n’explique rien, ne prend jamais le spectateur par la main. Il lui demande simplement d’accepter de se perdre.
Exigeant, long — 2 h 40 —, Resurrection paraît pourtant d’une fluidité déconcertante dès lors qu’on accepte de s’y abandonner. Esthétiquement, chaque plan touche à l’irréel. Rarement une expérience de salle aura donné avec autant de force le sentiment que le cinéma, loin de disparaître, continue de rêver à travers ceux qui osent encore le réinventer. Peut-on qualifier Resurrection de chef-d’œuvre ? Peut-être. Il n’en demeure pas moins qu’il est sans doute l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur de cette année 2025.