Je plonge dans l'hier et j'en perds mes cheveux !

(Critique sans spoilers)


Passage "en avance rapide" sur ce petit bijou puisque de temps à autres, je m'efforce de passer en revue mes vieux coups de cœur des années lycée (j'étais très bon public à l'époque, donc tout ce que j'ai vu de cette époque est forcément biaisé lol). Et ben ce fut une excellente (re-)surprise ! Certes, j'y constate ça et là quelques petits passages à vide, mais l'ambiance et le sound design portent tout le film sans problème alors foncez le voir.


Crépuscule de l'entre-deux mondes


L'ambiance "des années '90" est géniale, et vraiment il n'y a qu'avec le recul de l'âge que je m'en rends compte. Je me réjouis de replonger dans cette époque de l'entre-deux mondes, celui d'avant "Matrix" comme j'aime l'appeler... et donc 1998 marquant + ou moins son crépuscule. Toi qui naquit avec un Smartphone dans la main, une petite remise en contexte s'impose (oui je t'autorise à copier-coller le texte pour le faire lire à voix haute par ChatGPT... je t'en prie y a pas de quoi).


À cette époque le tout-numérique n'était pas encore si développé, genre un téléphone ça nous servait qu'à appeler ; on était rêveurs sur ce que nous promettaient les futures technologies, tout en respectant l'hégémonie de nos "vieux" appareils (K-7, VHS, les vraies photos, les livres...) ; on ne souffrait pas de la scission avant/après car on vivait le meilleur des deux mondes ; et internet bien que déjà démocratisé (hors Europe... faudra attendre les 2000's) n'était encore qu'à l'état d'outil, sans opinions ni lutte sociale, sans distractions (ou si peu... oui oui ce monde a bien existé). Les enfants se sociabilisaient "en présentiel" avec de vrais jeux physiques, les PC Alienware, la fibre, Discord et Fortnite ça n'existait pas. En 1998, le site Amazon vendait des LIVRES. On suivait les émissions sur une télévision, ou bien on écoutait des émissions à la radio. On s'échangeait des tas de trucs et c'est comme ça qu'on se forgeait une culture, avec des vrais gens et des trucs tangibles. D'ailleurs oui, on LISAIT DES BOUQUINS, des comics, bédés, des journaux, magazines... On enregistrait des films pour se créer une collection car on n'avait pas une tonne de nouveautés, et on réutilisait encore beaucoup, on re-regardait, on copiait nos émissions sur cassettes vidéo pour nous, pour passer de mains en mains. On transmettait beaucoup. Nos escapades culturelles, c'était les autres.


Et si je reparle de tout ça, c'est parce que c'est ce que "je vois" en visionnant Ring, c'est le message qui m'a le plus marqué même si certains me diront que c'est hors-sujet ou bien trop subjectif (ok, mais un film c'est fait aussi pour réfléchir, pourquoi s'en plaindre ?) ; en fait on vivait dans le meilleur des deux mondes ; on jouissait des avantages qu'offrent la croissance technologique au service du bien être social, prémisses du monde ultra-connecté (qu'on expérimente aujourd'hui), avec le confort sans l'aliénation. On se sentait encore indépendant des machines, nous étions mentalement préservés et mis à l'écart de la cruauté virtuelle, rêvant le monde de demain avec naïveté, sans présager à quelle sauce (barbecue !!!!) cet avenir-là allait nous bouffer...


À ce monde presque trop beau pour croire qu'il eut réellement existé, Ring nous propose – NON, nous fait subir, à sa manière, une vision de la technologie aliénante, la vision de Nakata capable de transformer une banale cassette en instrument d'angoisses... et un parasite qui tue par la transmission, autrement dit par l'acte le plus altruiste et innocent qu'il fut alors, dans les années 1990.


Cette époque est lourde de sens. Ces technologies possèdent une aura particulière qu'Hideo Nakata saura cerner, et exploiter en plein vol, quand on sait que les VHS en 1998 étaient encore des objets tout à fait courants, mais que personne ne s'inquiétait du fait que l'objet frôlait la fin de vie - on aurait pu se moquer du scénario "gnagnagna la cassette maudite"... et pourtant - le film Ring reste assez remarquablement bien conservé dans sa proposition horrifique. Attention : j'suis pas en train de dire que Nakata est un voyant, ni que Ring soit une oeuvre d'anticipation, on voit bien que c'est pas l'intention. Et puis on est encore bien loin de faire un pont droit entre son mythe restauré sur VHS, et les horreurs bien tangibles qu'on subit sur support virtuel depuis 2010. Pourtant je ne peux me résigner d'y voir un embryon, une graine, de ce lendemain terrible. Ring c'est ça : un récit angoissant / malaisant de bout en bout, construisant par l'ambiance un mythe contemporain et autorisant à des objets modernes de contribuer à ce folklore ; et ça m'a fait plaisir de me replonger dedans tête la première (si je peux me permettre ce mauvais jeu de mots). Après si j'en vois des images prophétiques, elles le sont bien malgré moi.


Des cheveux dans la soupe ?


Si je devais lui reconnaître sa plus grande qualité, selon moi ce serait le travail du son, associé au rythme des scènes... tout simplement adéquat, flippant, qui évoque toujours quelque chose et arrive à point nommé. Grâce à cela, Ring n'était pas très loin de se hisser au panthéon "des meilleurs" (Mon Top 1), mais après dure délibération, je ne lui ai pas donné cette chance.


Pour ses points faibles, je lui trouve quelques longueurs quand même, surtout sur la progression des protagonistes, qui - nécessaire pour contribuer à l'ambiance brumeuse de l'enquête - m'a fait parfois revoir quelques secondes en arrière pour bien saisir la nature de l'élément conducteur... Genre "Hein ? Qui ça quoi ?" J'aurais souhaité une enquête un poil plus claire et dégourdie, qui tisse de meilleurs liens avec le passé, ou les générations par exemple, afin (d'une part que je me sente moins exclu de l'intrigue, mais surtout...) de mieux contraster avec le monde irréel, de mieux faire contraster ce monde échappant "aux lois de la raison" ; là sur certains passages ça faisait limite genre "ah bon, ok normal" à la moindre vision infligée aux personnages... ouiiii làaaaa j'exagère, il est bien. Ring est très bien conservé en 2024, il sait prendre des airs de voyage dans le temps (et dans le bon sens du terme), et il est certainement mieux conservé que ses petites sœurs, sorties après... (OUPS BOULETTE!! devais-je rappeler que des suites existent ?)


L'amour au fond du puits

L'ambiance de Ring est réussie jusqu'au bout, avec sa famille déchue, l'intrusion d'une malédiction qui offre un angle de vue original (pour l'époque) du progrès moderniste et de la société contemporaine tout en jouant sur les phénomènes de fabrication de "légendes urbaines", un travail de l'horreur jouant avec le rapport à l'image pour induire le doute, puis la crainte, et pour ça franchement... Ring mérite toute ma sympathie.


Note : "Partagez cette critique sinon vous allez mourir dans 7 jours" /20

Tonton_Norman
8
Écrit par

Créée

le 8 févr. 2024

Critique lue 32 fois

Tonton_Norman

Écrit par

Critique lue 32 fois

3
3

D'autres avis sur Ring

Ring

Ring

6

Diothyme

216 critiques

Spoil au nez

Attention merci de lire ce qui suit attentivement! Il y a une quarantaine d'années, au Japon, une petite fille a été jetée dans un puits par son père. Pour lutter contre cette indicible pollution de...

le 14 juil. 2012

Ring

Ring

4

CeeSnipes

1911 critiques

Mortel ennui.

Certains pays sont reconnus pour leur cinéma d’horreur. L’Espagne, évidemment, les USA, toujours très bons, la France, pas très médiatisée et le Japon, le plus connu. Ring, le plus grand...

le 3 oct. 2012

Ring

Ring

8

Arthesias

45 critiques

Américain, à chier. Japonais, olé.

A bien des égards, on constate avec le temps que le cinéma nippon nous plonge dans un décors, une noirceur et une transe que n'arrive pas à reproduire le cinéma Américain. C'est le cas de bon nombre...

le 3 nov. 2010

Du même critique

The Furies

The Furies

5

Tonton_Norman

50 critiques

Aucun rapport avec les furries (l'orthographe c'est important les enfants)

(Critique sans spoilers) Il va être difficile de parler de The Furies sans spoiler car le spoil fait partie de la "surprise" du film. Je laisse ici mes impressions "bons points / mauvais points",...

le 13 oct. 2019

Man on the Moon

Man on the Moon

8

Tonton_Norman

50 critiques

Gentil psychopathe

(Critique sans spoilers) J'aimerais mettre quelques lignes sur le papier pour témoigner à quel point j'ai été bouleversé par ce que j'ai vu. Je dois admette que rarement un biopic aura piqué ma...

le 13 oct. 2021

Foundation

Foundation

2

Tonton_Norman

50 critiques

Déconstruire la Fondation

(Critique sans spoilers) Après un premier visionnage, j'ai trouvé cette première saison relativement banale, à l'image d'une production qui n'allait certainement pas plaire aux puristes de la saga...

le 14 déc. 2021