Bien avant Silence signé Martin Scorsese, Black Robe s’empare de la thématique de la mission religieuse pour mieux représenter la solitude profonde dont souffre le missionnaire parmi les peuples qu’il cherche à évangéliser, une solitude qui interroge le croyant sur sa foi tout autant qu’elle le relie avec un Créateur muet, à l’opposé des sorciers qui qualifie l’étranger de démon et invitent les leurs à le tuer. Sans prendre parti, Bruce Beresford met en scène une greffe impossible, la transmission manquée d’une parole sainte mais que le missionnaire peine à traduire, à faire entendre à l’autre ; ce faisant, le réalisateur raccorde la croyance à sa culture d’origine, rapproche les civilisations par leur besoin de croire et de rejeter la religion d’autrui, ou de la conquérir pour mieux imposer la leur. Parce qu’elle s’inscrit dans un contexte de domination coloniale et politique, l’évangélisation s’apparente à un troc sans intérêt, sinon économique et spirituel : il s’agit, pour les Indiens, d’acheter leur place au paradis, d’obtenir des denrées, des armes ou une protection. De foi il n’est guère question. Le mourant communie avec la forêt et refuse le baptême, les Hurons demandent et obtiennent le baptême qu’ils perçoivent comme un médicament capable de soigner la fièvre.
Black Robe est un très grand film sur l’incompréhension et l’aveuglement dogmatique de l’homme qui pèche par orgueil en pensant offrir la vie éternelle alors qu’il contribue aux affrontements, aux massacres, aux malheurs. Surtout, Black Robe réussit à rendre concrète l’opposition entre force et faiblesse, deux notions qui ne s’expriment pas de la même façon selon les cultures : là où la religion chrétienne fait du refus du combat une démonstration de force, les croyances iroquoises défendent la vaillance guerrière contre la faiblesse et la lâcheté. Le père Laforgue, formidablement interprété par Lothaire Bluteau, apparaît à la fois comme un saint homme et comme un personnage ridicule, appelé métonymiquement par le nom de son vêtement caractéristique (Black Robe) comme preuve d’une distance critique prise à son égard. La photographie, somptueuse, accentue le contraste entre un corps tout de noir vêtu et un décor fait de montagnes enneigées, de lacs gelés et de forêts ancestrales, rejouant sur le plan esthétique l’opposition idéologique que travaille le long métrage avec intelligence et magnificence. Une œuvre immense à redécouvrir.