Dès la première scène, on comprend à quoi on a affaire : caméra fixée sur une bande de Rastamen qui entonnent une version Nyabinghi du célèbre hymne Satta Massagana des Abyssinians, tout en faisant tourner le traditionnel chalice. Un Rastaman d'un certain âge, portant une dreadlock grosse comme un berger allemand, se lève et vient nous parler de l'amour de Jah. Pour la petite histoire, les musiciens sont ceux de Ras Michael, et les chanteurs au fond sont les Abyssinians eux-mêmes.
Cette première scène résume parfaitement bien le contenu du film : un mélange de musique, d'humour, de critique sociale et d'aventure.
Envisagé à la base comme un documentaire sur les sound-systems jamaïcains des années 70, le film propose un témoignage cru et direct de la condition sociale des classes ouvrières du pays. À l'époque (et toujours aujoud'hui), la musique et la pauvreté étaient omniprésentes sur l'île : on pouvait très bien imaginer un gars qui se lève le matin, va enregistrer une chanson dans un studio, et fonce ensuite à l'usine pour y rester jusqu'au soir. Le personnage de Horsemouth (extrapolation de lui-même) correspond peu ou prou à cette description, et agit comme le dénominateur commun de la critique sociale. L'intervention de beaucoup de musiciens (mais pas uniquement) dans leur propre rôle, dans des situations de leur quotidien, nous donne une idée très précise de l'époque, de ses mœurs, et de la vie pas toujours facile, et bien éloignée de ce qu'on pourrait imaginer, des vedettes du reggae de l'époque (Jacob Miller, Gregory Isaacs, Burning Spear...).
En plus de cette description pertinente de la vie sur l'île dans les années 70, le film s'affranchit de son aspect documentaire, et nous offre un véritable scénario, qui reprend des thèmes assez universels (l'union des opprimés, le triomphe du bien sur le mal...) de manière pas forcément très subtile, mais au moins efficace. Partant d'une histoire assez simple, le scénario se transforme progressivement en quête pour la liberté et la justice (n'ayons pas peur des mots !) de tous ces laissés-pour-compte qui se font trop souvent malmener par les vampires de Babylone.
Par ailleurs, même si les thèmes sont traités de manière assez simpliste, l'écriture des personnages est plutôt fine, et nous fournit ainsi une vraie équipe, hétéroclite et complémentaire. On remarquera aussi quelques traits d'humour, là aussi plutôt fins et spirituels (le personnage de Jacob Miller, la scène de la discothèque...), qui contrebalancent très bien le côté cru inhérent au style semi-documentaire.
Pour finir, comment rédiger une critique de ce film sans parler de sa musique ? Si vous aimez un tant soit peu le reggae, ne cherchez plus : ce film est pour vous. La profusion de musiciens de l'époque dans leur propre rôle (ceux déjà cités, mais aussi Kiddus-I, Big Youth, Dillinger...), nous garantit une omniprésence de la musique, avec quelques performances assez savoureuses (Tenement Yard devant un public légèrement confus, Burning Spear a cappella...). Le passage avec Stepping Razor (version Peter Tosh) est un moment de génie, tout simplement inoubliable !
Le film n'est bien sûr pas sans rappeler Le Voleur de bicyclette : le constat social terrible d'un pays miné par la pauvreté, avec comme fil directeur un père de famille qui cherche son deux-roues volé, indispensable pour gagner sa croûte.
Un film que tout reggae-lomane qui se repecte se doit d'avoir vu, mais dont la musique est (très) loin d'être le seul atout !