Pensant sans doute que simplicité est gage d’efficacité, Markus Schleinzer ne s’embarrasse d’aucun superflu pour faire de la narration de Rose un modèle d’épure à la précision remarquable : un narrateur omniscient, une narration très linéaire et un seul personnage au cœur de l'histoire. C’est ainsi que son propos - reliant habilement la question du genre, le travestissement et l’imposture - trouve sa pleine résonnance à l’écran : par le port d’un simple bout de tissu, un pantalon, Rose peut devenir un homme aux yeux du monde et jouir ainsi d’un nouveau statut social. Le grand mérite du film est de ne pas tenter de duper son spectateur (le titre et le nom de l’actrice principale ne laissent place à aucune ambiguïté concernant le sexe du personnage), mais plutôt de l’inviter à porter un regard critique sur la société patriarcale : combien de temps peut durer un si futile stratagème ? Un temps suffisamment long, en tout cas, pour que l’on se rende compte de la facticité de cet ordre établi.
Simple et efficace.
Inspiré peut-être en partie par Le Retour de Martin Guerre et Orlando de Sally Potter, Markus Schleinzer ancre son film dans l'Allemagne du XVIIe siècle et porte son regard sur le destin d’une femme soldat qui revient de guerre en usurpant l'identité de son camarade défunt afin de récupérer son héritage et ses terres. Et là, surprise, on se rend compte qu’un stratagème aussi simpliste fait facilement tomber dans ses mains le “pouvoir” de l’homme : un pantalon, un bandage de poitrine et le port d’un godemichet suffisent déjà à donner un semblant d’illusion. Une illusion qui prend une vraie consistance grâce au physique de Rose (allure dépourvue de toute féminité, cicatrice au visage) et à son action toute masculine (le rude travail à la ferme, la survie face à un ours...) : elle ne joue pas simplement à l’homme, elle agit comme un homme, gagnant d’une certaine façon les mêmes droits que ce dernier. Gagnant le droit d’être considérée comme un individu libre.
Mais cela ne dure pas évidemment, car les suspicions enflent et la vérité ne va pas tarder à tomber. Markus Schleinzer a le bon goût d’accompagner ces “révélations” par des touches d’absurde (la petite piqure d’abeille qui suffit à percer l’illusion, la cohorte de villageois qui exigent de voir les dessous d’un pantalon...) : ce n’est pas pour stigmatiser l’échec de Rose, bien sûr, mais pour souligner l’absurdité de cet ordre qui ne tient à pas grand-chose... le système qui régit ce monde est absurde, nous dit Schleinzer, car une fois la supercherie dévoilée, Rose devient soudainement illégitime aux yeux de tous : qu'importe ses actes ou son comportement, son ardeur au travail ou sa bravoure au combat, seul compte ce qu’elle a entre les jambes. Ridicule alors la réaction outrée des villageois et de l’Eglise qui se sentent trompés par un individu destiné à être dominé. Ridicule aussi leur capacité à juger autrui alors que leur attitude n’est guère vertueuse (la grossesse de Suzanna, “l’épouse” de Rose, révèle l’imposture au sein des villageois). Ridicule surtout l’étendue de leur orgueil qui ne laisse aucune place à la nuance.
L’idée de vivre dans une société pénitentiaire s’étend remarquablement à l’écran grâce à une mise en scène des plus évocatrices. Ancien assistant de Michael Haneke, Schleinzer ressuscite l’ambiance anxiogène et claustrophobique du Ruban blanc à travers la photographie froide en noir et blanc de Gerald Kerkletz, un cadrage soigné parfaitement explicite, ou encore des plans larges aux horizons bouchés. Un visuel d’autant plus expressif qu’il est porté par la partition entièrement a cappella de Tara Nome Doyle, conférant à l’histoire une dimension presque mystique. Un ensemble harmonieux que seule la voix off vient quelque peu ternir avec une teneur inutilement explicative. On ne peut oublier, pour compléter le tableau général, la performance de Sandra Hüller, rappelant celle de Maria Falconetti et qui réactualise la figure du martyre au cinéma. Son jeu tout en finesse, sa retenue, ses gestes subtils, donnent au film toute sa puissance émotionnelle. On appréciera également la distance créée entre l'actrice et le personnage : son jeu parfaitement dosé révèle qu'Hüller incarne un personnage qui joue lui-même un autre personnage. Un peu comme Léa Seydoux dans L'Inconnue.
De la même manière que son personnage cache sa véritable identité sous des dehors revêches, Rose dissimule sa dimension dramatique, queer et sensible derrière une austérité formelle qui peut mettre à distance certains spectateurs. C'est seulement épisodiquement, furtivement, lorsque le vernis craque que l’on entraperçoit le cœur battant du film, comme ses réflexions sur le genre et l’identité sexuelle, ou la possible idylle entre Suzanna et Rose. Seulement tout est de l’ordre du sous-entendu, comme lorsque Rose, au contact de Suzanna, devient moins dominante, presque attentionnée, diffusant l'idée d'une éventuelle vie commune hors des sentiers battus. Comme si, avec retenue, Schleinzer nous montrait cette tendresse opiniâtre, bien décidée à exister coûte que coûte, malgré l’intolérance des hommes et les codes rigides qui l’entretiennent. Un sentiment que même la sentence finale ne peut éradiquer : Rose a tenté d’être libre, et le symbole qu’elle incarne continuera d’exister.