Film labyrinthique d’une élégance folle, Yim ji kau se saisit du merveilleux pour retranscrire le sublime des actions motivées par la passion amoureuse : soit la promesse faite par deux amants de se retrouver dans une vie future au moyen d’un poison ingéré qui sera représentée sous différents aspects, d’abord romantiques, journalistiques ensuite, tragique enfin quand adviendra la révélation. L’entrelacs des époques et des approches compose une série de variations subtiles autour d’un thème éculé – la confusion des pulsions de vie et de mort, le courage de la femme face à la lâcheté de l’homme – qui trouve là autant d’occasions de révéler ses artifices : la reconstitution historique est perçue avec distance, recomposée à l’aide de fragments (objets divers tel l’étui de rouge, coupures de presse à scandale, récits déformés par la mémoire des anciens) comme le fera Ruan Lingyu quelques années plus tard.
La mise en scène recourt à un parti pris pertinent : placer un personnage dans le cadre pour mieux, suite à un champ/contre-champ, le perdre et contraindre la caméra à le chercher au moyen d’un panoramique ; cette idée participe de la nature spectrale des protagonistes qui hantent les lieux faute de pouvoir les habiter. Aussi le choix d’un studio de tournage confère-t-il à la clausule une puissance d’autant plus forte qu’elle permet la convergence des registres, le rassemblement des fils narratifs : le grand-guignolesque des arts martiaux répétés autant de fois que les parties de mah-jong pour faire patienter le client, le théâtre des passions sur la scène duquel se rassemblent le jeune maître et Fleur, l’opposition entre deux rapports à l’amour – « on est des gens ordinaires, vivre nous suffit » affirme le couple de journalistes –, la victoire du manque de confiance en autrui, la beauté d’une apparition déifiée, celle d’une femme allégorique du désir éternel. Superbe.