On pourrait croire que ce film est un miracle, mais ça serait ignorer tout le travail accompli par SS Rajamouli durant les deux décennies qui l’ont précédé. Ce serait également prendre à la légère le niveau de maîtrise de toute son équipe, qu’il s’agisse de la beauté de la photographie, de l’utilisation souvent très ingénieuse des effets spéciaux, de la qualité de l’interprétation, de la virtuosité de la mise en scène et, surtout, de la perfection d’un script tricoté avec une précision redoutable. L’engouement hystérique qui a suivi la sortie de RRR et qui n’a, en 4 ans, cessé de croitre, est à la hauteur du film. Partout où il a été vu, il a soulevé un enthousiasme absolument délirant. Des images des cinémas où le film est projeté en Inde devant une foule déchainée, de son accueil à Tokyo ou à Los Angeles, jusqu’à son triomphe récent à la Cinémathèque de Paris, partout le public est en extase, électrisé par l’histoire de cette terrible amitié, et du destin de deux personnages que tout semble opposer.
« Lalala… Est-ce que cette histoire va terminer dans un bain de sang ? Lalala, dostiiiiii »
Par rapport à de nombreux autres films indiens de ces dernières années, il y a quelque chose de particulier ici, c’est la façon dont RRR semble vouloir s’extirper de son milieu naturel pour infuser dans la pop culture mondiale. Il y a quelque chose de merveilleux de voir cette intrigue vernaculaire, ne reniant jamais son identité et mise en forme avec une assurance bravache dans son propre savoir-faire, contaminer ainsi le monde entier. Si parfois des films et des peuples ne se mélangent pas, c’est juste une question de distribution et de marketing, car le cinéma est un langage universel. C’est ce qu’a fièrement répété à plusieurs reprises Rajamouli durant son séjour à Paris. En ce qui me concerne, RRR l’a propulsé sur l’étagère où je range les chefs-d’œuvre de Milius et de Spielberg, la carrière de Miller et les livres de Campbell. RRR puise autant à la fontaine où se sont abreuvés des films comme Le Bon la Brute et le Truand ou Conan le Barbare que dans son propre folklore, qu’il rend accessible et évident, même aux profanes. Et il réussit cet exploit avec une maestria qui force le respect. En ça, RRR semble être l’aboutissement pour Rajamouli d’une vie entière vouée à la puissance du cinéma. Car, si le film raconte l’histoire fabuleuse de deux personnages qui vont, à l’époque des prémices de la lutte pour l’indépendance de l’Inde, accéder à un statut de mythe, il est avant tout une pure démonstration de l’étendue des pouvoirs que le cinéma peut déchaîner sur nos organes, pour l’œil, l’oreille, les tripes et le cœur.
L’immense sympathie que provoque le film, et une partie de la sorcellerie qu’il dispense, émane déjà de la rigueur de ses images, de la façon dont Rajamouli peuple et compose ses cadres, pense sa mise en scène, le rythme de ses séquences. La façon dont le film, vision après vision, ne perd jamais rien de son évidence. La façon dont, vision après vision, se révèle l’harmonie de sa construction, la subtile orchestration des images, des dialogues et du montage qui participent ensemble à construire la narration du film. Comme dans un orchestre, chaque élément suit ses propres lignes, danse le long de ses propres mélodies et compose, ensemble, une symphonie qui le dépasse. L’élégance de l’ensemble est terrassante. C’est littéralement un festin pour les sens et c’est quelque chose qu’on ne voit jamais dans le cinéma populaire.
« Load, aim, shoot »
Depuis sa sortie, on est quelques-uns à avoir eu la chance de le revoir en salle, au Forum des Images, à l’Arvor de Rennes en mai dernier, à la Cinémathèque ou au Grand Rex. À chaque fois, quel bonheur. Quel pied. Quelle aventure. Avec RRR, Rajamouli à laissé loin derrière lui les autres représentants du cinéma XXL d’aventure. Il a ridiculisé le labourage laborieux des figures super-héroïques censées exalter notre époque. Rajamouli c’est ce qui est arrivé de mieux au cinéma depuis que sont nés la plupart des gens qui sont sur Terre.