L’argument met l'eau à la bouche : l'itinéraire d'un pneu tueur en série. C'est après avoir vu un bon nombre de films de Dupieux que je découvre celui-ci, grâce aux Replay de France Télévision. Le trublion du cinéma français, comme tous ceux qui produisent énormément (Woody Allen, François Ozon, Claire Denis...) est très inégal. Du raté Mandibules au totalement délicieux Le daim, il y a à boire et à manger à la Quentine de l'auberge, dont on retrouve ici les invariants : objets vintage, film dans le film, réactions des personnages imprévisibles, revirements incessants de l'intrigue.
Bon crû ! Ce petit film - court, réalisé avec un simple appareil photo - est un bijou d'humour absurde, plein de trouvailles.
A commencer par l'ouverture. En plein désert, un type en costard attend bardé d'un collier de jumelles. Une série de chaises est disposée là. Une voiture apparaît à l'horizon, renverse une à une les chaises comme s'il s'agissait d'un slalom. Un lieutenant sort du coffre. Pourquoi ces détails étranges ? "No reason" va répondre le lieutenant. Face caméra, il explique que les grands films de l'histoire du cinéma sont truffés de faits qui n'ont aucune justification. Spielberg côtoie Polanski. Malheureusement, les exemples ne sont pas toujours bien choisis : il y a bien une raison (et quelle raison !) expliquant que le pianiste du film éponyme se cache plutôt que de donner des récitals. Il y a aussi une raison au fait qu'on "ne voit pas l'air". Quant au fait qu'E.T. soit marron, il n'y a à cela sans doute aucune raison en effet, mais on se fiche un peu de ce détail, non ? Première petite faiblesse du film, qui en compte très peu.
Mise en abyme : le lieutenant s'adresse aussi bien à nous spectateurs qu'à ceux qui attendent face à lui et qu'un panoramique arrière nous dévoile. Les jumelles, c'était pour eux. Du cinéma en plein air... et sans écran ! L'un des premiers sujets est donc la société friande de films à sensations. Individualiste (on se tolère difficilement, s'accuse de "piratage"), voyeuse (on guette le meurtre), ramenant les femmes à leur physique ("le cul n'est pas terrible mais les seins sont bien" mais notons que Dupieux fait dire cette réplique par une femme !). Dupieux ajoute à cela une dimension puisqu'il nous montre cette populace en mode "expérience de téléréalité" : il faut dormir dans le désert, sans rien à manger. Lorsqu'enfin arrivera une dinde qu'on vient de saigner et de rôtir, ce sera la foire d'empoigne, très justement filmée en caméra à l'épaule tremblante. Las, cette bouffe était empoisonnée. Traduction destinée au public : ce que vous consommez vous tuera. Un seul résiste, aux allures de baroudeur en fauteuil roulant. Lui n'a faim que de sensations. C'est le film qui le tuera.
On suit donc alternativement les réactions des spectateurs et le film qu'ils regardent. Pour animer son pneu, Dupieux recourt avec malice aux codes des films de genre.
Le western, avec notre héros qui semble mort mais se réveille, se relève en titubant, entame une marche à travers le désert. Chaque rencontre est un ennemi à abattre. C'est de plus en plus ardu : la bouteille en plastique ou le scorpion ça va, il suffit de rouler dessus. La bouteille en verre ou la boîte de conserve (dénonciation au passage de la dégueulasserie humaine qui souille la nature) requièrent d'autres ressources : on découvre que notre pneu a la faculté de détruire tout ce qui lui déplaît par la seule force de sa concentration. On ne va pas tarder à passer à la faune, lapin, corbeau, mygales, et enfin à l'humain. Comme dans les westerns, on boit dès qu'on a la chance de trouver une mare et on s'arrête pour passer la nuit à la belle étoile. Le réveil du pneu endormi est d'un réalisme réjouissant.
Notre pneu va tomber amoureux, d'une belle nana qui passe en décapotable. Malheureusement, l'aimée ne sera guère sensible aux charmes de son prétendant : on la verra mettre le pneu dehors de sa chambre de motel ou passer devant lui en l'ignorant au moment de quitter la piscine. C'est à présent le film à suspense qui est convoqué, en particulier l'inévitable Hitchcock, auquel quelques références sont consacrées : La mort aux trousses avec le décor du début et sa route déserte, Psychose qui s'impose dès qu'une fille prend une douche, Les oiseaux avec le corbeau, Vertigo avec les plans suivant la chevelure d'une femme de dos. Plus généralement, le motel, la station service sont des classiques du thriller américain.
Ce serial killer d'un genre très spécial se veut, comme souvent, un justicier : il entend punir une société malade. Une société qui se nourrit de pizzas, sans se préoccuper de ce qu'on met dessus... Une société raciste, par la voie de sa police qui demande si le pneu ne serait pas noir par hasard ? Une société macho, comme le montre les dialogues dictés par le lieutenant à la fille qui doit faire parler le leurre : elle refuse de dire un texte "aussi débile" puisque celui-ci est écrit en langage ordurier vis-à-vis des femmes. Puisque cette humanité est décadente, notre pneu tue en faisant exploser la tête de ses victimes : ne dit-on pas que le poisson pourrit par la tête ? Du thriller, on glisse ainsi vers le film d'horreur, volontiers gore. Pas vraiment effrayant d'ailleurs tant c'est stylisé, comme chez Tarantino.
Pour venir à bout de l’ennemi n°1, on finira par tout simplement l'éclater à la carabine. Une fin qui ne satisfait pas le dernier spectateur, puisque tout le plaisir de ce genre de films réside dans la suspension du dénouement. Mais comme dans bon nombre de films de ce genre, quand c'est fini ce n'est pas fini : le monstre se réincarne en... tricycle, qui va lever une armée de pneus !
On l'a dit, les trouvailles sont légion dans ce Rubber. Le lieutenant démonte la roue d'une voiture pour montrer à quoi ressemble l'assassin. Plus loin, alors que le pneu sème la mort un peu partout, on voit le visage de deux flics très concentrés, on pense qu'ils examinent un indice mais non, on découvre qu'ils jouent simplement aux échecs. Pour démontrer à ses subordonnés qu'ils peuvent rentrer chez eux puisque tout cela n'était pas réel, le lieutenant dit à un de ses hommes : "la preuve, tu as une peluche sous le bras". Le flic le constate en effet, et rétorque très calme : "et alors ?...". Savoureux.
Dupieux, dans cet opus de 2010, réussit presque tout ce qu'il entreprend. Ainsi de cette scène superbe où le pneu se contemple dans une glace, ce qui fait remonter des souvenirs de ce qu'on lui a vu vivre. Presque tout, ai-je écrit : comme souvent, il lui arrive de forcer un peu la dose. Ici, il souligne un peu trop la dimension absurde de son sujet, par exemple, dans la scène du lieutenant qui se fait tirer dessus pour prouver que ce que voit son équipe n'est pas réel. Idem avec le coup du dispositif qu'il faut reprendre tant qu'il reste un spectateur.
Ces quelques faiblesses pèsent peu dans le bilan final. A mes yeux, ce jubilatoire pamphlet horrifique est sans doute, avec Le daim tout aussi sanglant, la crème de ce qu'a produit Dupieux à ce jour. Merci, France Télévision, pour ce moment.