Avec Rue Malaga, Maryam Touzani élargit encore son horizon sans renoncer à ce qui constitue l'identité profonde de son cinéma : une attention infinie aux êtres, aux silences et aux blessures intimes. Si le film est moins resserré et moins bouleversant qu'Adam ou Le Bleu du caftan, il confirme néanmoins la cohérence d'une cinéaste qui poursuit inlassablement son exploration de la société marocaine, scrutant avec la même délicatesse les êtres que les tabous qui les enferment.


Comme dans ses précédents films, Maryam Touzani refuse toute démonstration. Elle préfère les gestes aux discours, les regards aux explications. La rue Malaga devient un lieu de mémoire où les êtres se rencontrent, se racontent et tissent des liens qui survivent au temps. La réalisatrice ne cherche pas tant à reconstituer une époque qu'à faire ressurgir ce qui en subsiste dans les consciences. Après les femmes invisibles d'Adam et l'homosexualité clandestine du Bleu du caftan, elle poursuit son exploration des mondes réduits au silence, en faisant dialoguer l'intime et le collectif avec une délicatesse constante.


Cette délicatesse s'exprime également dans une mise en scène d'une grande élégance, où Maryam Touzani continue de privilégier le symbolisme et la suggestion plutôt que l'explication. Comme souvent chez elle, les images parlent autant que les dialogues. Un simple geste, un regard ou encore ce tiroir grinçant, au va-et-vient suggestif, suffisent à faire naître des significations multiples sans jamais les imposer. Cette confiance accordée au spectateur demeure l'une des plus belles qualités de son cinéma, qui préfère toujours laisser entrevoir plutôt que montrer, suggérer plutôt qu'asséner.


Plus encore que ses précédents films, Rue Malaga est porté par une formidable profession de foi en la vie. Face aux épreuves, Maryam Touzani refuse le repli, l'enfermement ou l'abandon. Son cinéma demeure un cinéma de l'affirmation de soi, où les personnages ne se définissent jamais par leur condition mais par leur capacité à s'en émanciper. Il est constamment question de liberté : liberté d'aimer, d'être soi-même, de s'affranchir des rôles prescrits, des frontières sociales, des normes rigides et des « coups de ciseaux » que la société voudrait imposer aux existences. Même la grossièreté, inattendue dans son univers habituellement si feutré, devient ici un geste d'émancipation, une manière de reconquérir sa parole et de refuser le contrôle des autres sur sa propre vie. Loin de céder à la nostalgie ou à la mort, la réalisatrice célèbre la transmission, la résistance et la possibilité de continuer à vivre envers et contre tout.


Cet élan de liberté infléchit toutefois le rapport du film au réel. Maryam Touzani assume un idéalisme plus marqué, au point d'atténuer certains conflits, de rendre les antagonismes moins rugueux et de dessiner un univers presque suspendu, où les personnages semblent évoluer avec une aisance qui défie parfois les pesanteurs sociales, familiales et culturelles. Certaines situations pourront ainsi paraître moins vraisemblables ou trop conciliantes. Mais cette légère entorse au réalisme relève moins d'une naïveté que d'un véritable parti pris : celui de privilégier la puissance de l'espérance sur la stricte crédibilité. Si quelques facilités narratives peuvent momentanément dérouter, elles servent finalement un projet profondément humaniste, qui préfère ouvrir un horizon plutôt que constater un enfermement. Chez Maryam Touzani, la foi dans l'avenir l'emporte sur le poids du réel, et c'est précisément cette confiance obstinée dans la capacité des êtres à se réinventer qui confère à Rue Malaga sa douceur si singulière.


Moins accompli que ses deux précédents longs métrages, Rue Malaga n'en constitue pas moins une nouvelle étape cohérente dans le parcours d'une réalisatrice qui affirme film après film une voix singulière. Rarement démonstrative, toujours profondément empathique, Maryam Touzani continue de filmer les marges, les invisibles et les blessures de son pays avec une infinie pudeur. À seulement trois longs métrages, elle s'impose déjà comme l'une des voix les plus sensibles et les plus précieuses du cinéma contemporain.


7,5/10

Marlon_B
8
Écrit par

Créée

le 14 juil. 2026

Critique lue 4 fois

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