Il était étranger à ce monde. Il a longtemps tâtonné. Se heurtant au regard méfiant d’un mundillo que l’objectif des caméras a trop souvent trahi, caricaturé, réduit à une vision univoque et militante. Qui aurait pu croire que cet outil, si souvent mis au service d’un discours moralisateur, deviendrait, entre les mains d’un homme curieux et sincèrement ouvert, l’instrument du plus beau plaidoyer que la tauromachie ait jamais reçu ? Ce mundillo, Francis Del Rio a dû, à l’image du torero face au taureau, l’observer, l’approcher avec patience, le comprendre. L’apprivoiser.
Comment alors s’approcher au plus près de l’essence d’un monde, si ce n’est en remontant à la source, là où tout commence : l’école. C’est dans le cœur vibrant de la Chalosse que Francis Del Rio pose sa caméra, au sein de l’école du Maestro Richard Milian, ancien matador de renom, qui enseigne, dans une arène perdue entre deux champs de maïs, bien plus que des passes ou des postures : des valeurs humaines. Sables Fauves ne cherche ni à convaincre ni à convertir. Il ne s’embarrasse ni de démonstration didactique ni de discours militant. Il se garde bien d’analyser la corrida comme spectacle, et renonce à toute avalanche d’interviews pour asseoir une quelconque légitimité. Non. Le film est plus subtil, plus profond. Car au fond, Sables Fauves parle moins de tauromachie que d’humanité.
Quasiment dépourvu de paroles – à l’exception des moments d’entraînement, intimes et touchants, entre jeunes aspirants toreros –, le film repose sur la seule force de ses images et d’un montage d’une remarquable intelligence. Et c’est là son miracle : transmettre l’émotion, la vraie, celle qui traverse le silence, celle qui saisit le profane comme l’aficionado. Une émotion brute, viscérale, qui nous ramène à ce que nous sommes : des êtres partagés entre violence et transcendance. Des êtres de chair et d’esprit.
Car Sables Fauves réveille en nous deux dimensions essentielles que notre époque s’évertue à refouler : la violence et le sacré. Le barbare et le spirituel. La tauromachie convoque d’abord la violence, bien sûr, ce face-à-face millénaire entre l’homme et la bête, que les peintures rupestres attestent déjà. Une tradition perpétuée, au fil des siècles, par des figures mythiques – Gilgamesh, Hercule, Thésée, Godefroy de Bouillon… Mais la tauromachie, c’est aussi le sacré. Un lien évident à la foi, ici catholique, perceptible dans les séquences de la Semana Santa de Séville, que le réalisateur alterne avec les scènes d’arène – sans rien épargner : ni la blessure, ni la mort.
Et c’est peut-être là que réside le plus grand accomplissement du film : faire dialoguer la sauvagerie et la grâce, montrer comment l’humain peut sublimer la violence en geste de beauté, en offrande spirituelle. Transformer un affrontement sanglant en chorégraphie sensible. Ce paradoxe traverse tout le film. Il nous bouscule, nous interpelle. Nous fait ressentir, au plus profond, que cette culture touche à quelque chose d’universel, parce qu’elle parle de nous. De nos contradictions, de nos instincts, de notre quête de sens.
Pour ou contre la corrida ? Cette question, Francis Del Rio choisit délibérément de l’éluder. Il préfère offrir sa propre compréhension, humble et nuancée, de la tauromachie. Le résultat : un objet filmique fascinant, aussi riche sur le fond que remarquable sur la forme. Un film à multiples lectures, capable, ne serait-ce qu’un instant, de réunir aficionados et profanes autour d’une expérience commune.
Sables Fauves est une véritable expérience sensorielle et humaine. Et si son sujet, en France, lui ferme de nombreuses portes, j’espère de tout cœur qu’il trouvera son chemin jusqu’aux salles obscures de notre beau pays. Car oui, cela vaut le coup d’œil. Vraiment.