Salve Maria
6.3
Salve Maria

Film de Mar Coll (2024)

Qui est le film ?
Salve María est le troisième long métrage de Mar Coll, après Tres dies amb la família (2009) et Tots volem el millor per a ella (2013), et marque son retour après plus d'une décennie. Adaptation du roman basque Amek ez dute (« Pas les mères ») de Katixa Agirre, il explore le tabou de la maternité douloureuse. Le film suit María, une écrivaine jeune maman interprétée par Laura Weissmahr, qui devient obsédée par un fait divers tragique (une mère française ayant tué ses jumeaux) déclencheur d’une descente dans ses propres angoisses post-partum.

Que cherche-t-il à dire ?
Loin de proposer une banale introspection psychologique, Mar Coll déconstruit le mythe social de la mère épanouie pour filmer le territoire obscur de la culpabilité, du dégoût et de la fatigue. Le film n’accuse personne, mais rend palpable cette peur diffuse : celle de devenir la maman qu’on croyait combattre.

Par quels moyens ?
Dans Salve Maria, le fait divers n’est pas un élément de décor mais un centre de gravité. Il attire María comme un aimant, au point que son intérêt finit par prendre la forme d’une obsession. Il y a d’abord ce moment où l’histoire de l’autre devient un miroir : ses peurs, ses blessures, ses regrets se reflètent dans ce drame, comme si chaque détail journalistique rallumait en elle un foyer qu’elle préférait garder éteint. La projection est si forte que l’affaire agit moins comme un sujet extérieur que comme une problématique lui faisant écho.

S’immerger dans cette enquête, c’est aussi chercher un ordre dans le désordre. Plus María lit, recoupe, s’informe, plus elle croit pouvoir maîtriser l’incertitude, se prémunir contre ce qu’elle ne contrôle pas dans sa propre vie. Cette quête de sens, pourtant, n’apaise rien : elle la plonge dans un récit hypnotique, où fascination et vulnérabilité s’entremêlent. L’infanticide, dans sa cruauté, a quelque chose d’indéchiffrable qui la retient.

Suivre l’histoire jusqu’au bout, c’est peut-être espérer démêler ses propres nœuds, trouver une justification à certaines pensées. Ici, céder à l’emprise n’a rien de voyeuriste : c’est répondre à un besoin vital de se reconnaître dans l’histoire d’autrui, même par fragments.

Laura Weissmahr donne corps à cette tension sans jamais la surligner. Un regard cerné, un silence trop long, une respiration retenue suffisent à rendre palpable l’épuisement. Elle ne joue pas la détresse : elle l’habite. Le film organise cette lente dérive en chapitres, chacun introduit par une citation de Simone de Beauvoir ou Sylvia Plath, rappelant que la maternité se déploie autant dans les discours et les normes que dans l’expérience intime.

Face à elle, Oriol Pla incarne un père absorbé ailleurs, presque caricatural dans sa distance, soulignant par contraste la solitude de María. Et dans la figure de la mère de l’infanticide, se dessine une empathie distante, comme un avertissement : le reflet possible de ce qu’elle pourrait devenir.

Où me situer ?
J’ai beaucoup aimé Salve Maria, justement parce qu’il refuse la facilité. C’est un film qui prend au sérieux la complexité de ses personnages, qui ne cède ni au pathos ni à la froideur, mais trouve cette zone d’équilibre tout en laissant place à l’ambiguïté. Sa mise en scène sobre et resserrée, portée par une direction d’acteurs, permet de mieux saisir leur psyché.

Quelle lecture en tirer ?
Salve María est une exploration sans concession de l’exil émotionnel qu’entraîne une maternité douloureuse. Il nous parle d’un terrain miné où culpabilité et instinct s’entremêlent. Mar Coll ne juge pas, elle s’approche, pour nous en interroger. C’est une fenêtre ouverte sur la peur intime, et honteuse, qu’un jour la vie qu’on a créée devienne celle qui vous tue. Un film vital, pas pour ce qu’il rassure, mais pour ce qu’il libère.

cadreum
8
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le 17 août 2025

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cadreum

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