Fukasaku et le crépuscule des héros : sabres, désir et damnation.

Reprenant certains personnages historiques de son très sérieux Le Samouraï et le Shogun de 1978,  Fukasaku nous offre une démonologie divertissante, une fantaisie bien construite intégrant d'autres figures historiques célèbres, si héroïques qu'elles sont devenues légendaires au Japon (avec des variations nombreuses dans les romans, films, séries et mangas.).

Entrent en scène, revenus des enfers ou en passe d'y entrer : Shiro Amakusa, le seigneur chrétien de 17 ans leader de la rebellion de Shimabara vaincu et décapité avec 40 000 rebelles et paysans par le shogun, Dame Gracia Hosokawa, chrétienne et épouse confite en dévotion tuée sur ordre de son mari pour echapper au déshonneur, Miyamoto Musashi le bretteur invincible artiste et sage, Inshun Hozoin, moine bouddhiste expert de la lance, le jeune ninja Kirimaku, massacré avec sa tribu par perfidie, Munenori Yagiu le maitre d'armes fidele du shogun... Tous deviennent des démons !

Bien qu'amateur de films asiatiques et notamment japonais, j'ai du mal à avaler les histoires de revenants, même celle du chef d'oeuvre étalon du grand cinema nippon, le Rashomon de Akira Kurosawa, avec la femme assassinée qui livre son récit d'entre les morts. Mais je tempère ma réticence depuis que j'ai à peu près compris qu'au Japon (comme en Afrique), les humains peuvent vivre leur quotidien en acceptant la magie. Ce n'est qu'une maniere différente de la nôtre d'imaginer le compagnonnage de nos morts, et là bas comme ici elle est parfaitement compatible avec un rationalisme scientifique commun. 

Il y a bien un peu de violence gore, mais elle est atténuée par une esthétique raffinée, irradiant de l'acteur qui joue Shiro, pop star androgyne surnommé le David Bowie japonais, et de dame Gracia qui fait du shogun (le dictateur militaire héréditaire régnant sur tous les clans) un pantin subjugué par la sexualité exacerbée et infinie de cette beauté surnaturelle . 

Mais c'est aussi un conte avec des moments de grâce, de peine ou de joie. 

Et surtout, nous avons la touche sarcastique habituelle du maître, particulièrement acérée dans les séquences où les figures légendaires nippones adulées se convertissent à la diablerie pour assouvir enfin une frustration de leur vie réelle. Car ces icones du bien et de la vertu regretteraient d'achever leur vie sans faire droit à une satisfaction trouble et refoulée : pour le leader chrétien, abjurer sa foi pour venger férocement son clan décimé ; pour le modele de soumission conjugale que fut Gracia, réaliser un adultere torride et jaloux ; pour le moine ascète, donner libre cours à un désir sexuel débordant de violence féminicide ; pour Mayamoto le sage, flatter son narcissisme en gagnant en duel les Yagiu, pere et fils ; pour le maître d'armes du shogun Yagiu, tuer son propre fils épéiste et rival...

C'est donc une diablerie intermediaire entre la mort et la vie qui reunit ces protagonistes, car si une fois ressuscités, ils sont presqu'invincibles dans leur méchanceté, ils restent néanmoins des revenants mortels, en tout cas ils peuvent être battus, ce qui nous vaudra quelques scenes savoureuses ou spectaculaires de baston ou de sabre.

Le heros positif de l'histoire, celui qui les achèvera tous est Jubei Yagiu, aussi un bretteur célèbre, raconté au Japon avec beaucoup de variantes. Ici il est repris tel quel du précédent film de Fukasaku, Le Samouraï et le Shogun (titre français) ou mieux La Conspiration du Clan Yagiu (titre américain) : même acteur (Sonny Chiba), même queue de cheval dressée à la verticale, même bandeau noir sur l'oeil, même conflit éthique majeur avec son père le maitre d'armes Nemonuri Yagiu... 

Remarque du jour :

Le final voit le chateau d' Edo, la forteresse du shogun bruler de mille feux (c'est  d'aileurs du vrai feu pour un decor construit ad hoc, c'est dire le soin apporté aux effets spéciaux). Tandis que le shogun, chef héréditaire inaccessible devenu un amoureux transi, succombe de maniere infamante, les duels se succèdent dans un chaos somptueux. Fukasaku a embrasé Edo, mais cette chronique d'une apocalypse samouraï n'a jamais eu lieu dans la réalité historique. On comprend alors où Tarantino a été chercher l'histoire alternative des dernier jours d'Hitler dans son Inglorious Basterds.

Quant au maitre des démons (le revenant chrétien), une fois battu, il annonce avec un un clin d'oeil, en japonais : "I'll be back", mais ça n'arrivera pas...

Autre remarque :

Les effets spéciaux sont remarquables, sauf... quelque bizarreries, qui semblent issues de cinema bis : de temps en temps nous désolent des néons géométriques et fluo... ou bien des étincelles autour des silhouettes.... Mais il faut vite les oublier car la plupart des autres effets sont très élégants et ils nous emplissent les yeux agréablement.

Remarque tardive (25 07 2026) :

Profitant de l'été pour étudier un peu plus l'histoire du Japon, et notamment celle de l'époque Sengoku (cent cinquante ans de conflits incessants entre seigneurs locaux avant l'unification du Japon en 1615), je dois encore corriger une erreur de ma part. Le nombre de châteaux brûlés où le dirigeant perdant se suicide par seppuku (hara-kiri) est impressionnant : si aucun shogoun de l'ère suivante (le règne des Tokugawa pendant 250 ans) n'a péri ainsi, c'était une fin des plus classiques dans les guerres précédentes et Fukasaku en fait un déplacement temporel plutôt qu'une invention pure et simple.

Michael-Faure
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le 20 juin 2026

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