L’histoire se déroule dans le Punjab, en 1995. Depuis plus d’une dizaine d’années, la police y mène une répression féroce contre les militants séparatistes sikhs, une répression qui a viré à un massacre généralisé. La police, corrompue jusqu’à l’os, va assassiner sans distinction des dizaines de milliers de personnes pendant des années et des années. Un militant des droits de l’Homme, Jaswant Singh, va commencer à enquêter sur ces disparitions et révéler l’étendue dramatique de ces tueries de masse. Sans surprise, il finira par suivre le destin des milliers de victimes sur lesquelles il enquêtait. Le personnage principal laisse place à un autre et le film change alors de dynamique : l’enquête sur la disparition de milliers de personnes devient une enquête sur la disparition d’un seul homme.

La première partie, consacrée à la découverte de l’ampleur du massacre, est très efficace, et le talent du réalisateur et de son scénariste permet au spectateur de suivre, interloqué, l’enquête qui serpente de révélation en révélation, fourmillant de détails morbides et édifiants comme l’ampleur des tueries trahie par l’improbable quantité de bois commandée par les crematoriums, l’éventrement systématique des cadavres jetés à l’eau afin qu’ils ne remontent pas à la surface ou l’accumulation des cadavres en aval de la rivière Satluj qui donna, in fine, son nom au film. Je sais que le film était initialement prévu avec d’autres titres, mais lui avoir offert le nom de cette rivière est une excellente idée, car il y a quelque chose d’éminemment effrayant dans cette rivière noire, lugubre et qui semble charrier toutes les douleurs du pays.

Satluj est un film politique, avec un propos clair et évident, même pour qui n’est pas familier avec les circonstances locales et historiques qui sont ici en jeu. L’injustice, les abus du pouvoir, tout ça, ce sont des choses aussi universelles que le cinéma. Mais Satluj est aussi, et surtout, un film d’horreur. Contre les statistiques et les mines éplorées des familles des disparus, la police est filmée comme une force intimidante, impitoyable et incontrôlable. À ce titre, si Diljit Dosanjh compose un Jaswant Singh impeccable, jouant avec justesse le personnage de bout en bout, il faut saluer le talent et la prestation des acteurs qui jouent cette bande de flics.

La première scène du film est d’une terrifiante virtuosité. Il y a quelque chose de presque sympa, au début, de voir ces flics picoler dans leur bagnole en papotant de choses et d’autres, partageant une complicité évidente, jusqu’au bout du chemin, où réside la terrible conclusion de la séquence, lorsque le spectateur comprend la funeste raison de leur sortie. Glaçante, la réussite de la scène tient autant sur les épaules de ses acteurs que sur la mise en scène. Plus tard, le récit va faire un petit écart, afin d’illustrer un des faits hallucinants de toute cette affaire – près de 2000 flics qui voulaient ou avaient démissionné auraient été exécutés par leurs ex-collègues. Cette fois-ci, l’expédition punitive s’incarne dans un face-à-face pétrifiant mené par le superintendant Surjit Sugga, interprété par Survinder Vicky, absolument génial dans un rôle de sale flic, psychopathe et alcoolique, autoritaire mais pathétique. Il offre au film parmi ses meilleurs moments, soutenu, il faut le noter, par un soundtrack flippant.

En passant d’une enquête à l’autre, la recherche des coupables des massacres se resserre sur les responsables de la disparition de Jaswant Singh. Il y a là quelque chose d’assez triste à voir le sacrifice de cet infatigable héros populaire finalement occulter l’ampleur des massacres et le système qui les a engendrés. Triste, surtout car ce qui pourrait apparaitre comme une limite du scénario se révèle n’être que l’affreuse réalité.

En effet, en passant d’une enquête à l’autre, le film escamote la volonté de Singh de révéler les responsabilités des institutions pour se focaliser sur une poignée de flics meurtriers. Il s’agit désormais de savoir si cette demi-douzaine de bouc-émissaires sera condamnée ou pas. En déplaçant et rétrécissant ainsi les enjeux autour d’une seule disparition, nous réalisons que la condamnation de cette poignée de coupables protégera les gros bonnets (l’infâme chef de la police) et, derrière eux, un système tout entier, criminel et vérolé jusqu’à l’os, que la nouvelle enquête avait, in fine, pour but de protéger. Sauver l’institution, c’était la mission du nouveau chef de la police, au paternalisme mielleux et détestable, sombre ordure drapée des atours d’un chevalier blanc et jouée avec délectation par Nassar (Baahubali).

Satluj aurait dû sortir en 2022, mais le pouvoir indien a tout fait pour interdire sa sortie, exigeant plus d’une centaine de coupes, le changement du nom du personnage principal ou du titre. Au final, un effet Streisand plus tard, le voilà qui circule de disque dur en disque dur à toute vitesse. On aurait aimé voir ça en salle, on aurait aimé voir ces sales goules de flics nous terrifier sur un grand écran, mais l’essentiel, c’est que le film existe, et qu’il n’a pas pu être jeté dans le fond d’une rivière.



MelvinZed
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le 20 août 2026

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