Revoir 25 ans après un film présenté comme culte mais au fond décevant. Au fil des années, se rendre compte de l’aspect grégaire du peuple, de ses goûts foireux, de sa méconnaissance du grand cinéma pour comprendre ce succès immérité. L’oublier, le mépriser même, le reléguer avec condescendance au stade de grossière nourriture spirituelle du bas peuple. Découvrir avec émerveillement le cinéma pré-code, le Scarface de Hawks, James Cagney, The Public Enemy, Angels with Dirty Faces, etc…. Retomber un jour par hasard auprès de cet objet mal aimé, descendu par la critique. Et soudain, miracle : la fascination du Mal, l’apparition de l’Idole, la révélation de la vérité : dans une ambiance moite et tropicale, sous des synthés sépulcraux, un film crépusculaire, très « fin de règne », sur la décadence du monde, le nihilisme du pouvoir, la dissolution de la morale, la perte de la foi.
Dieu est mort, célébrons le Veau d’Or : sacralisation du Dieu Dollar, perçu comme seul vecteur de verticalité : l’ascension dans le monde des puissants, dont sont bannis le peuple, les étrangers, les rebuts de la société, n’est possible que grâce au Gain - peu importe au fond son origine, comme le démontre le directeur de la banque de l’État, boss de la finance qui forme un réseau inextricable avec les décideurs du monde politique. Un vulgaire cubain, fuyant lâchement le communisme, dépourvu de culture, de savoir, de goût esthétique, ex-forçat, regarde passivement défiler les nantis depuis son fast-food crasseux et se met à former un songe fait de luxe et de volupté : matérialisation du rêve américain dans une belle bagnole et une femme canon. Pour ce faire, il est prêt à tout, quitte à violer la morale, à repousser les frontières du mal (« push it to the limit ») – à l’image d’un De Palma qui, comme Hawks en 1932, met en image une violence inouïe, atroce et attirante à la fois, avec la scène inoubliable de la tronçonneuse (dont la caméra s’éloigne puis se rapproche, irrésistiblement séduite), annonçant les effroyables pratiques des cartels colombiens venant alors d’apparaître. Le scénario signé Oliver Stone, alors accro à l’héro, s’emballe et ne retombera jamais.
Gloire de la coke fantasmée en kilos, entrée de la mafia dans le nouvel ordre social, interpénétration des sphères criminelles et juridico-politique, corruption de l’ordre et de la loi, paranoïa et surveillance, scènes de fin de monde avec gratte-ciel et ciel rougeoyant (comme embrasé) hyperréaliste, chemise hawaïenne et papier peint tropical : le paradis sur Terre n'est qu'un cauchemar éveillé.