Quand un thriller raconte une histoire vraie, c'est troublant. Son charme diminue comme si le réel rendait le scénario plus fade, mais la conclusion nous perturbe plus longtemps. On peut le ressentir avec Secret d'Etat (dont le titre américain Kill the Messenger est plus juste) qu'il faut accueillir comme un documentaire-fiction.
Le film a deux parties.
La première est l'enquête. Elle pourrait être narrée de maniere aussi spectaculaire que dans bien des thrillers où les rencontres hautes en couleurs et le danger sont exploitées de manière plus attractive et accrocheuse, mais ici c'est plutôt sobre. Au moins, elle est d'autant plus crédible, et de ce fait passionnante.
La seconde partie est le déclin du journaliste, dont la renommée fut si péniblement acquise dans le travail et le danger, et fut si méritée de la part de cet investigateur multiprimé - avant cette enquête-là, il avait eu un Pulitzer.
Ce qui est soulevé dans cette deuxième partie est particulièrement interessant.
C'est la critique d'un des mécanismes vicieux à l'oeuvre dans le 4eme pouvoir (celui de la presse), dont le réalisme et l'authenticité furent prouvées dans les années qui suivirent ce drame, et c'est sans doute ce qui motive Michael Cuesta dans la réalisation de ce film.
Déjà, une prémisse à ce mécanisme est subtile.
La justesse de l'investigation et la suffocante vérité qu'elle met à jour peut amener certains des premiers concernés dans la malfaisance à reconnaitre les faits : des acteurs du narcotrafic et du petit complot politique américano-nicaraguayien, et y compris au sommet de l'agence, à la direction de la CIA. Ils résistent au début, ils ruent, et ils essaient de se cacher, mais certains finissent par succomber à un désir paradoxal de dire la vérité, de se démasquer eux-mêmes. (C'est sans doute ce qui explique la mise à jour différée des faits quand les journalistes d'investigation sont tenaces : quelqu'un finit toujours par parler...).
Ce qui met en relief cet autre mécanisme étonnant. C'est la rivalité entre journalistes qui peut détruire la crédibilité d'une investigation, évitant à la répression d'état de lâcher sa bride et de s'y mettre elle-même. Elle peut même détruire la vie d'un journaliste de talent, comme ce fut le cas pour celle de Gary Webb. Le plus souvent, les journalistes fouineurs risquent bien plus leur vie, et en nombre, à causes des narcos, à cause des spadassins de l'ombre, à cause des geôles des dictatures ou même des bombes officielles des armées ou de leurs snipers. Mais quelquefois, l'arme fatale qui tuera l'exposition de la vérité viendra des interêts mesquins de l'émulation journalistique. C'est une des vérités captivantes révélées par ce film Kill The Messenger - Secret d'Etat.
Depuis les premiers films sur le pouvoir démocratique de la presse américaine des années 40, comme Power of the Press de Lew Lander de 1943 (dont le scénariste Sam Fuller, qui n'était pas encore réalisateur, sortait à peine du journalisme) à Bas les Masques de Richard Brooks (1952) où le journaliste joué par Humphrey Bogart lance lui-même la rotative anti-mafia dans le dernier plan, en allant à Les 3 jours du Condor, ou à Les Hommes du Président et jusqu'aux Pentagon Papers - The Post de 2017, nous somme habitués à admirer le rôle des grands journaux dans la régulation de la démocratie. Le New York Times, le Washington Post et le Los Angeles Times sont toujours présentés comme des les révélateurs des entorses à la démocratie, les garde-fous de la république, ceux qui équilibrent et tempèrent les abus de pouvoir et les tentations autoritaires. On se rappelle de ce dernier plan avec Robert Redford, "le Condor", devant le siège du NYT annonçant à Cliff Robertson, bureaucrate de la CIA médusé, qu'il a révélé l'histoire au grand journal et que c'est fini pour lui.
Ici, il est remarquable que ce soit une campagne de dénigrement venue de ces grands journaux qui a amené les rédacteurs en chef du petit journal local ayant révélé l'affaire à se rétracter ; qui ont poussé à la relégation du journaliste ; qui ont joué le rôle d'étouffoir, malgré les aveux de la CIA ! D'ailleurs, le directeur de la CIA qui fit son mea culpa pour l'Agence fut renvoyé par ses chefs à cause de ses excuses à la communauté noire et non pour le fait lui-même...
Sans doute une grande partie de la société américaine blanche, y compris chez les journalistes démocrates les plus imbus de leur rôle de vigies de la société, ne pouvait admettre cette incroyable nouvelle : l'épidémie de crack dans les quartiers noirs de Los Angeles puis du pays, l'augmentation énorme du pouvoir des gangs de L.A., des Crips et des Bloods, cet arrière-fond de dizaines de polars (films et romans), venait d'un petit complot mal ficelé entre narcos et agents de la CIA marginaux, pour financer les contras nicaraguayens. Et cela 10 ans après l'IranContraGate de Oliver North qui avait financé les mêmes contras avec la vente d'armes à l'Iran et avait foiré aussi dans les grandes largeurs.
Jeremy Renner est excellent dans le rôle du journaliste Gary Webb.
Ce film nous rappelle aussi que si être complotiste est une tare, il existe quand même de vrais complots. Si la paranoïa est une maladie mentale antipathique, il peut exister vraiment des persécutions et du harcèlement. Ces réalités entretiennent nos drôles de relations avec le cinema. Nous aimons les thrillers car ils nous embarquent vers les parties obscures de la société, des individus malfaisants et même les nôtres. Nous nous laissons aller devant l'écran à nos versants complotistes et paranoïdes, ceux que nous rejetons ou maîtrisons bien dans notre vraie vie. Mais il faut que ce soit des histoires, de la fiction, pour que, à la fin, nous quittions rassérénés le film ou le roman. Au contraire, si l'histoire est vraiment vraie, les échos en nous sont bien plus longs, leur stridence ne se fait pas oublier.
PS : Dans le livre Blacklist, paru en 2003, Webb rapporte son témoignage parmi ceux d' une quinzaine de journalistes d'investigations-lanceurs d'alerte blacklistés comme lui.