Le mercredi 31 janvier 1996, Seven de David Fincher sort dans nos salles. Le polar est une claque monumentale.
Comme le bon vin, Seven vieillit merveilleusement bien. Le terme “merveilleusement” n’est sûrement pas le terme le plus approprié pour évoquer cette œuvre d’une fascinante et envoûtante noirceur.
Le drame prend place dans une ville non identifiée. Elle ressemble à Los Angeles mais la pluie discontinue nous laisse croire que nous pouvons être à New York. Finalement, peu importe. Le mal est omniprésent dans toutes les villes, pas seulement américaines.
L’inspecteur David Mills (Brad Pitt) est un jeune chien fou. Il a demandé à être muté dans cette ville où règne une violence omniprésente. L’inspecteur William Somerset (Morgan Freeman) est à quelques jours de la retraite. Il se retrouve à devoir chapeauter le nouveau. Rapidement, il décèle les failles de son coéquipier qui vont le mener à sa perte.
Les deux inspecteurs se rendent sur les lieux d’un crime. Un homme souffrant d’obésité morbide est retrouvé décédé la tête dans un plat de spaghetti. A priori, il s’est étouffé dans sa nourriture, avant que cela ne se révèle être un meurtre. L’inspecteur William Somerset déclare que ce n’est que le premier, que d’autres vont suivre. Plus tard, un autre crime avec le mot “avarice” en lettres de sang sur la moquette, va confirmer ses intuitions. Il retourne dans la demeure du premier défunt et trouve sur un mur l’inscription “gourmandise”. Un tueur en série est à l'œuvre. Il s’inspire des sept péchés capitaux. Ainsi débute une éprouvante plongée aux enfers.
Seven est une influence majeure du polar. Il en redéfinit les contours. On assiste à une pléthore d'œuvres qui tentent d’en retrouver la quintessence. On peut citer Le Collectionneur de Gary Fleder et Le Masque de l’Araignée de Lee Tamahori avec Morgan Freeman dans le rôle de Alex Cross, ou Bone Collector de Phillip Noyce avec Denzel Washington.
A la différence des œuvres précédemment citées, les réalisateurs n’ont pas l’indéniable talent de David Fincher pour la mise en scène, ainsi que dans sa direction d’acteurs. Le réalisateur sait s’entourer de grands professionnels avec Darius Khondji à la photographie, Howard Shore à la musique, Andrew Kevin Walker au scénario, sans oublier l’inoubliable générique d’ouverture de Kyle Cooper.
Le film signe les débuts de l’association avec Brad Pitt. Le réalisateur et l’acteur vont collaborer pour Fight Club puis L’Etrange histoire de Benjamin Button, avant de prochainement se retrouver pour The Adventures of Cliff Booth, la suite du Once Upon a Time… in Hollywood de Quentin Tarantino.
Après sa remarquable performance dans Thelma et Louise de Ridley Scott, Brad Pitt est considéré comme un sex-symbol. Un statut qui se confirme dans Au milieu coule une rivière de Robert Redford, dont il semble en être le digne successeur. Une image dont il tente de se défaire dans Kalifornia de Dominic Sena puis True Romance de Tony Scott, sans vraiment y parvenir, tant ses films ne rencontrent pas le succès escompté, même si ce dernier a acquis un statut culte au fil des années. Puis, Entretien avec un Vampire de Neil Jordan face à Tom Cruise, suivi de Légendes d’Automne de Edward Zwick le ramène à cette image réductrice, malgré son indéniable talent d’acteur.
Seven est un tournant dans sa carrière, comme dans celle de David Fincher. Les deux hommes s’imposent définitivement sur la scène internationale et deviennent des artistes incontournables d’Hollywood.
A l'image de son personnage, Morgan Freeman est un acteur reconnu à la carrière foisonnante. Pour autant, Seven est aussi un tournant dans sa carrière. Elle lui permet d’accéder à des premiers rôles, de construire un film sur son nom, sans être l’acolyte de Kevin Costner, Clint Eastwood, Matthew Broderick, Jessica Tandy, Tim Robbins ou Brad Pitt.
Seven est une œuvre sous influence. La filiation avec Stanley Kubrick semble évidente. Au-delà de la présence de R. Lee Ermey, interprète inoubliable du sergent instructeur dans Full Metal Jacket, on retrouve la solitude et la sagesse du personnage de Morgan Freeman qui fait penser à Scatman Crothers dans Shining.
David Fincher fait aussi preuve d’un sens du détail et de la mise en scène, au sein desquels, la musique fait partie intégrante de l’histoire. La composition de Howard Shore épouse parfaitement la noirceur du récit où règne des moments d’espoir, à travers les morceaux de Marvin Gaye, Charlie Parker, Billie Holiday et Thelonious Monk, alors que résonne Johann Sebastian Bach dans l’impressionnante bibliothèque. Un lieu de culture que William Somerset, en érudit, arpente à la recherche des ouvrages susceptibles de comprendre les motivations puis de le mettre sur la piste du tueur en série. Comme Alex DeLarge (Malcolm McDowell) avec la Bible dans Orange Mécanique, il découvre la violence qui règne dans les classiques de la littérature que sont La Divine Comédie de Dante ou Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer.
La qualité intrinsèque du film résulte aussi dans sa capacité à distiller l’angoisse avec le “monstre”, John Doe. Il est comme Hannibal Lecter dans Le Silence des Agneaux. On le voit peu à l’écran, tout en étant omniprésent dans les esprits. Son entrée en scène est remarquable, comme l’interprétation de Kevin Spacey. Il est le côté obscur de l’inspecteur William Somerset, aussi cultivé avec la même appétence pour la littérature. Une connaissance qu’il met au service de ses sombres projets funestes, persuadé d'œuvrer pour le divin.
Lors de son appartion, la pluie cesse pour laisser place au soleil, comme pour signifier que le pire est derrière nous. C’est illusoire. Même si William Somerset le confronte à ses contradictions, il continue de mener la danse. John Doe tient le sort de David Mills entre ses mains. Comme William, il a identifié ses failles et les utilise pour mener à bien sa mission divine.
Au sein de cet enfer sur terre, Tracy Mills (Gwyneth Paltrow) tente de subsister. Elle est le soleil de David, celle qui fait le lien avec William. La scène du dîner est une parenthèse enchantée avant de replonger dans l’antre de la folie de John Doe.
“What’s in the Box?” est le point d’orgue d’une œuvre désespérément pessimiste. Comme l’assène les Rita Mitsouko dans Les Histoires d’A, les histoires d’amour finissent mal en général.
30 ans plus tard, Seven est considéré comme un classique du genre, ainsi qu’un des meilleurs films de David Fincher, aux côtés de Fight Club, The Social Network, Zodiac ou Gone Girl. Une œuvre profondément pessimiste qui dépeint une société où la moindre lueur d’espoir s’estompe face à la violence qui agite notre monde. Finalement, l’enfer n’est-il pas sur terre?