Revoir The Shining aujourd’hui reste une expérience fascinante, notamment pour constater à quel point Stanley Kubrick maîtrisait déjà son art de manière presque irréelle. Techniquement, le film demeure absolument prodigieux. La photographie, les travellings à la steadicam, l’utilisation impressionnante des grands angles, le travail sidérant sur les perspectives et l’espace, le son et la musique : tout participe à créer une expérience sensorielle extrêmement forte. Certaines séquences restent gravées instantanément dans la mémoire collective, comme le sang jaillissant des ascenseurs ou les longues déambulations dans les couloirs de l’Overlook Hotel.
Visuellement et soniquement, le film est une démonstration de cinéma. Kubrick transforme littéralement l’hôtel en espace mental, presque en organisme vivant. Chaque plan semble calculé avec une précision maladive. Même plus de quarante ans après sa sortie, peu de films d’horreur possèdent une telle maîtrise formelle.
Mais là où le film devient beaucoup plus discutable, c’est dans son adaptation du roman de Stephen King. Kubrick ne cherche absolument pas à retranscrire la progression psychologique du livre. Il prend le cadre général — une famille isolée dans un hôtel pour l’hiver — puis décide d’en faire autre chose, beaucoup plus froid, abstrait et immédiatement inquiétant.
Dans le roman, Jack Torrance est au départ un homme encore profondément attaché à sa famille, qui espère sincèrement reconstruire quelque chose. Sa folie s’installe lentement, presque tragiquement. Dans le film, Jack Nicholson paraît déjà déséquilibré dès les premières scènes. Le saut temporel d’un mois accentue encore cette sensation : la dégradation psychologique arrive très vite, presque brutalement.
Kubrick semble finalement beaucoup moins intéressé par la chute progressive d’un homme que par la création d’un malaise immédiat et permanent. Même Danny, qui dans le livre possède encore une forme de lumière et d’innocence malgré son don, devient ici un personnage déjà profondément étrange et inquiétant dès sa première apparition.
C’est probablement ce qui explique pourquoi Stephen King n’a jamais vraiment apprécié cette adaptation. Le développement des personnages est beaucoup plus complexe dans le roman, là où Kubrick privilégie avant tout l’atmosphère, la symbolique et la puissance visuelle. On sent presque qu’il refuse volontairement toute chaleur humaine pour transformer l’histoire en cauchemar clinique.
Du côté des acteurs, Jack Nicholson livre une performance impressionnante, habitée, parfois même excessive, mais toujours captivante à regarder. Shelley Duvall, en revanche, paraît beaucoup plus limitée. Son personnage manque de profondeur et son interprétation semble faible face à l’énergie monstrueuse de Nicholson. Quant au jeune acteur incarnant Danny, il reste correct sans être particulièrement marquant.
Et c’est peut-être là la limite principale du film : malgré sa maîtrise technique exceptionnelle, The Shining ne provoque pas forcément une grande implication émotionnelle. Personnellement, je n’ai jamais réellement ressenti de peur ou d’angoisse profonde devant le film. J’ai surtout été impressionné par sa mise en scène, son travail sonore et sa construction visuelle. C’est un film qui fascine intellectuellement et techniquement plus qu’il ne bouleverse émotionnellement.
Cela n’en fait évidemment pas un mauvais film, loin de là. Mais malgré son statut quasi sacré dans le cinéma d’horreur, je ne le considère pas comme le plus grand film du genre. À titre personnel, L’Exorciste me paraît par exemple beaucoup plus fort émotionnellement et psychologiquement.
The Shining reste donc un immense exercice de mise en scène, fascinant à analyser, mais dont la froideur émotionnelle empêche peut-être de le considérer comme un chef-d’œuvre absolu de l’horreur.