C’est amusant de revoir Shutter Island, surtout quand on se remémore les discussions qu’on a pu avoir à l’époque de sa sortie. Beaucoup se souvenaient d’une fin ouverte, avec des doutes persistants : Teddy Daniels (Leonardo DiCaprio) est-il vraiment fou, ou bien est-ce que toute cette « enquête » n’est qu’une machination orchestrée par l’hôpital psychiatrique pour le piéger ? On se demandait aussi s’il parvenait à s’en sortir ou non. Le film semblait regorger de questions, qui le rendaient plus complexe qu’il ne l’est en réalité.
C’est marrant, car avec le recul, en le revoyant, il devient beaucoup plus évident que Teddy est bel et bien fou depuis le début. Toute la mise en scène et la structure du film tournent autour de cette réalité : l’enquête n’est qu’un jeu psychologique, une tentative orchestrée par les médecins pour lui faire prendre conscience de sa folie. L’histoire devient limpide lorsqu’on réalise que chaque incohérence, chaque détail étrange dans le récit, est conçu pour qu’il affronte la vérité, et qu’il reconnaisse être Andrew Laeddis, un homme brisé par la perte tragique de sa famille.
Avec cette grille de lecture, la fin n’est plus vraiment ouverte. Teddy, ou plutôt Andrew, est fou et finit par accepter la lobotomie. Ce n’est pas un coup monté, mais une ultime tentative pour le sauver de lui-même. Le seul doute, très subtil, pourrait résider dans cette dernière scène, lorsqu’il parle à son psychiatre comme s’il était encore son coéquipier de police, et lâche cette phrase mystérieuse : « Est-il pire de vivre comme un monstre ou de mourir en homme bien ? » Cela ouvre la question : a-t-il pleinement pris conscience de sa maladie et décide-t-il de mourir symboliquement (par la lobotomie), ou bien est-il retombé dans le déni ? Pourtant, son attitude laisse penser qu’il a choisi consciemment de se faire lobotomiser, qu’il préfère cette solution à la douleur insoutenable de vivre avec la vérité.
Sur le plan esthétique, Shutter Island se distingue étonnamment dans la filmographie de Scorsese. On pourrait croire que le film se situe à mi-chemin entre le style de Nolan et celui de Fincher. L’atmosphère de confusion, où la frontière entre réalité et illusion se brouille sans cesse, rappelle des films comme Inception ou Fight Club. Malgré cela, on retrouve bien la maîtrise de Scorsese dans la gestion de la tension et l’intelligence de sa mise en scène. Les séquences oniriques, parfois un peu artificielles, participent à l’effet de malaise. Certaines scènes sur fond vert ou les effets spéciaux bricolés peuvent sembler « cheap », mais ils servent à plonger le spectateur dans le chaos mental du personnage.