Seize nominations aux Oscars, quatre statuettes, dont celles du meilleur scénario original, de la meilleure photographie, de la meilleure musique et du meilleur acteur. Voilà Sinners installé dans la cour des grands, auréolé d'une reconnaissance critique et institutionnelle qui donne envie de vérifier deux fois le générique pour s'assurer qu'on n'a pas raté quelque chose. Car Ryan Coogler a beau avoir de vraies qualités de metteur en scène, son film ressemble parfois moins à une œuvre qui invente qu'à une œuvre qui se souvient très bien de ses DVD. L'ironie est d'autant plus savoureuse que Coogler assume une bonne partie du procédé. Il cite Robert Rodriguez (Une nuit en enfer, The Faculty), The Thing, les frères Coen avec Inside Llewyn Davis, O'Brother, Fargo et No Country for Old Men, sans oublier Les Vampires de Salem et un épisode de La Quatrième Dimension. Ce ne sont donc pas des rapprochements de spectateur particulièrement retors : le réalisateur a lui-même laissé les miettes sur la table.


Et elles sont nombreuses. Une nuit en enfer fournit l'architecture la plus immédiatement reconnaissable : deux frères, un lieu isolé, une nuit qui tourne au carnage et un récit qui change brutalement de nature lorsque les vampires entrent dans la danse. The Faculty, que Coogler considère comme une influence plus pertinente encore, renvoie directement à The Thing, que le réalisateur cite comme son film d'horreur préféré. On retrouve chez lui le principe de la communauté assiégée, de la contamination qui transforme les individus en membres d'un même organisme et de la menace qui ne consiste plus seulement à tuer, mais à abolir les différences. Aux frontières de l'aube affleure dans cette famille vampirique qui se déplace ensemble et dans cette conception des créatures comme communauté alternative, tandis que Les Vampires de Salem, à travers le roman de Stephen King qui constitue l'une des influences majeures revendiquées par Coogler, fournit l'idée fondamentale d'une ville contaminée par une présence surnaturelle qui révèle quelque chose de beaucoup plus humain.


Même la partie prétendument la plus originale, celle où la musique ouvre une brèche entre les époques et fait surgir autour de Sammie des figures venues d'autres temps et d'autres cultures, s'inscrit dans une logique de références parfaitement assumée. Coogler invoque Inside Llewyn Davis, O'Brother, Fargo et No Country for Old Men pour leur influence sur le ton, les personnages ou l'Amérique rurale qu'il met en scène. Le problème n'est pas d'avoir des modèles. Tous les cinéastes en ont. Le problème est que Sinners les additionne parfois sans parvenir à les digérer. On reconnaît le cinéma derrière le cinéma. C'est gênant pour un film qui prétend précisément parler de transmission et d'identité.


Le premier acte paie lourdement cette accumulation. Coogler prend son temps, beaucoup trop à mon goût, pour installer Smoke, Stack, Sammie, Grace, Bo, Cornbread, le juke-joint, le blues, les rapports de pouvoir, les blessures anciennes, la ségrégation et les enjeux sentimentaux. Tout cela pourrait nourrir une remarquable chronique familiale. Mais le film n'a pas suffisamment de tension pour justifier cette lenteur. Les scènes s'étirent, les dialogues expliquent, les personnages annoncent ce qu'ils sont avant de pouvoir le devenir. Il faut attendre longtemps avant que Sinners ne trouve enfin son moteur. Et lorsqu'il le trouve, c'est pour reprendre une mécanique de siège horrifique que le cinéma connaît depuis des décennies.


La présence des jumeaux Smoke et Stack résume assez bien cette tendance à fabriquer du dispositif plutôt qu'à faire confiance à l'écriture. Michael B. Jordan est excellent dans les deux rôles, et il travaille intelligemment les différences de posture, de voix, de tempérament et de rapport au monde. Mais la gémellité elle-même semble surtout servir de démonstration. Pourquoi fallait-il deux jumeaux ? Le scénario n'a pas besoin de cette symétrie pour fonctionner. Deux frères radicalement différents auraient produit pratiquement les mêmes tensions sans transformer la distribution en numéro de prestidigitation. On finit même par regarder Michael B. Jordan jouer Michael B. Jordan jouant deux personnages, ce qui est certainement impressionnant sur le plan technique mais devient curieusement visible comme procédé. Le film montre l'artifice au lieu de le faire oublier.


Et pourtant, lorsque Coogler cesse de vouloir démontrer qu'il a beaucoup de choses à dire, il sait faire du cinéma. La grande séquence musicale constitue son meilleur argument. Le montage, les mouvements de caméra, les variations d'échelle et surtout le travail de Ludwig Göransson donnent soudain au blues une matérialité que le scénario cherche ailleurs à verbaliser. Les morts, les ancêtres, les musiciens et les différentes temporalités semblent se superposer sans que la scène ait besoin de nous expliquer son fonctionnement. C'est précis, construit, visuellement ambitieux. La photographie d'Autumn Durald Arkapaw, récompensée aux Oscars, possède également une vraie maîtrise des contrastes, des sources lumineuses et des textures nocturnes. Voilà le Coogler que j'aurais aimé voir davantage : celui qui compose avec le cadre et le son plutôt que celui qui souligne ses métaphores au feutre fluorescent.


Car les métaphores, justement, finissent par poser problème. Sinners parle de l'appropriation culturelle à travers des vampires qui veulent littéralement absorber la musique noire, son histoire et la mémoire de ceux qui l'ont créée. Remmick n'est pas seulement un prédateur : il se présente comme un homme qui comprend la souffrance des Noirs et qui leur propose une forme de communion débarrassée des barrières raciales. La proposition est évidemment empoisonnée. Elle transforme l'intégration en assimilation et la communauté en ruche.


Mais c'est précisément là que le film prend un risque qu'il ne maîtrise pas complètement. Les personnages blancs importants sont systématiquement répartis entre deux catégories : les racistes violents et les vampires menteurs, manipulateurs ou prédateurs. Il serait néanmoins absurde d'en déduire mécaniquement que Coogler déteste les Blancs : le film est historiquement situé dans le Mississippi ségrégationniste et son antagonisme racial n'arrive évidemment pas de nulle part. Mais il est parfaitement légitime de se demander pourquoi le scénario a besoin de pousser aussi systématiquement ses personnages blancs du côté du racisme ou de la prédation. À force, le symbole devient une distribution de rôles. Le Blanc est soit celui qui persécute, soit celui qui absorbe. Le Noir est celui qui crée, transmet et résiste.


Cela simplifie dangereusement une réflexion qui aurait pu être beaucoup plus intéressante. Remmick est pourtant une idée riche, notamment parce que son discours d'amour universel n'est pas présenté comme une simple haine raciale inversée. Il est séduisant précisément parce qu'il promet d'abolir les différences. Son erreur est de confondre l'abolition de la domination avec l'abolition des identités. Le problème est passionnant. Sinners le formule. Puis il l'explique encore. Puis il le répète avec les vampires. Puis il le répète avec la musique. À la fin, même les crocs ont quelque chose à nous démontrer.


C'est finalement ce qui me gêne le plus. Sinners possède de l'ambition, du savoir-faire, une photographie superbe, une partition remarquable et une scène musicale réellement mémorable. Mais son originalité est beaucoup plus relative que sa réputation ne le laisse entendre. Coogler mélange Une nuit en enfer, The Faculty, The Thing, Aux frontières de l'aube, Les Vampires de Salem, les frères Coen, la tradition du film de siège et toute une réflexion sur l'appropriation culturelle pour obtenir quelque chose qui ressemble moins à une synthèse qu'à un gigantesque pot commun de références. Le film veut parler de la manière dont une culture survit lorsqu'elle est menacée d'absorption. Cela en devient aussi amusant que cruel : Sinners donne parfois l'impression d'avoir lui-même absorbé trop de cinéma pour savoir exactement ce qu'il veut garder.


Et lorsqu'il brandit enfin son blues comme une arme, il devient superbe. Dommage qu'il ait fallu traverser autant de cinéma déjà connu pour l'entendre jouer.

Créée

le 23 sept. 2026

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