Hier, j’ai regardé Sinners, le nouveau film réalisé par Ryan Coogler, déjà à la manœuvre de la saga Black Panther. Cette fois, son ambition est de rendre hommage à la culture et aux croyances ancestrales afro-américaines.
En tant qu’amoureux du blues, j’étais évidemment très impatient de découvrir ce film, d’autant que le pitch s’annonce aussi original qu’audacieux :
Une bande de vampires blancs, tous musiciens de folk, attaque un juke joint pour voler… le blues.
Ce que j’ai aimé
Commençons par les points positifs, à commencer par la bande originale, absolument magnifique. Les morceaux de blues et de folk sont sublimes et prouvent que notre époque sait encore enregistrer avec soin et respect les musiques anciennes, lorsqu’elle s’en donne la peine.
Autre réussite : le jeu des acteurs et la photographie, tous deux très soignés et inspirés.
Ce qui m’a déçu
Malheureusement, pour le reste, le film me paraît être un échec. Le rythme est d’une lenteur frustrante : l’action ne démarre qu’après plus d’une heure de palabres entre des personnages auxquels on ne s’attache jamais.
La seconde partie, consacrée à l’affrontement entre vampires et humains, enchaîne les scènes d’action invraisemblables, dignes d’un mauvais film de Chuck Norris.
Mais le plus gênant, à mes yeux, reste le fond du film. Coogler oppose la musique folk et le blues dans une logique de confrontation, ce qui constitue un contresens historique et culturel. La folk music est en réalité la source directe du blues — bien davantage que la seule culture africaine. Charley Patton, par exemple, a grandi dans la culture blanche et protestante du Sud des États-Unis. Le blues a hérité du langage et des instruments européens (notamment la guitare et le piano), tout en y ajoutant des éléments révolutionnaires : la syncope, la blue note.
En vérité, le blues est une branche de la folk. Des chercheurs comme John et Alan Lomax l’avaient parfaitement compris et se sont battus pour que le blues soit reconnu comme partie intégrante du mouvement folk américain — ce qui a fini par se produire. Aujourd’hui encore, le blues demeure une composante essentielle de la American folk music.
En opposant ces deux genres, Ryan Coogler commet donc une erreur historique et construit son récit sur une idée fausse : celle de musiciens de folk « voleurs du blues ».
Encore plus problématique est la manière dont le film oppose musiciens blancs et musiciens noirs. C’est sans doute la plus grosse erreur du scénario.
Historiquement, les musiciens de folk blancs, appelés hillbillies (que l’on pourrait traduire par « péquenauds » ou « raclures »), étaient méprisés par la bourgeoisie urbaine blanche américaine — parfois plus encore que les musiciens noirs. Il existait, et il existe peut-être encore, un véritable racisme social aux États-Unis, où la réussite économique était perçue comme une preuve de supériorité raciale.
Quand cette bourgeoisie a découvert l’existence des hillbillies, elle les a immédiatement relégués au rang de sous-hommes, au même titre que les Afro-Américains. Ces musiciens blancs partageaient donc la même vie, les mêmes galères, les mêmes routes et parfois les mêmes granges que leurs frères de blues. C’est là, justement, que s’est opérée la rencontre : les chansons circulaient, s’échangeaient, se transformaient. Les chanteurs de blues ont intégré des airs folk à leur répertoire, tandis que les musiciens blancs adoptaient la blue note et remplaçaient peu à peu le banjo par la guitare, instrument privilégié des bluesmen.
Sinners * passe, pour moi, totalement à côté du sujet qu’il prétend traiter, préférant une fiction fantasmée d’opposition entre deux musiques qui, en réalité, sont sœurs.
Dommage, car le film tenait là une occasion rare de célébrer ce métissage musical, au lieu de le caricaturer.