Deux frères débarquent avec leur passé douteux et un projet simple : ouvrir un club de musique dans le Mississippi. Du blues, de l’alcool, des gens qui dansent, une petite liberté qu’on n’a pas le droit de sentir.
Dans l’Amérique ségrégationniste des années 30, ce genre d’endroit n’est pas juste un bar. C’est un souffle. Boire, danser, jouer du blues, oublier quelques heures que le monde extérieur a déjà décidé de votre place. Évidemment, dans Sinners, la soirée ne va pas rester paisible très longtemps.
À première lecture, on pourrait croire à un cousin d’Une Nuit en Enfer de Rodriguez : un lieu fermé, une nuit, des créatures qui surgissent, des gens coincés. Un huis clos horrifique assez classique.
Mais ce serait passer à côté du vrai truc. Parce que, dès les premières notes, Sinners montre que la musique, plus particulièrement le blues, n’est pas qu’un fond sonore ou une ambiance : elle porte l’histoire, le temps et les légendes de ce lieu (d'où, mention spéciale à cette incroyable séquence, où le passé, le présent et le futur se chevauchent au son de la musique. Blues, rock, rap, DJ, tribus africaines... Rien que cette séquence mérite de voir le film).
Parce que le blues n’est pas là juste pour faire joli. Il transporte un imaginaire entier. Les légendes de musiciens qui croisent le diable à un carrefour, comme Robert Johnson, ou les pionniers comme Charley Patton, dont la musique semblait pousser droit de la terre rouge du Mississippi.
Le blues, c’est presque une force. Quelque chose qui se transmet, qui circule d’un corps à l’autre, d’une génération à l’autre. Mais en restant dans la famille...
Et c’est là que le film devient vraiment différent d'un huis-clos horrifique.
Sinners m’a rappelé Victor LaValle. Lui aussi, utilisent des monstres pour montrer autre chose. Ici, les vampires deviennent une image assez limpide : l’appropriation culturelle. La musique née dans la douleur, dans les champs de coton, devient un objet de désir. Puissant, vivant. Et d’autres aimeraient bien se l’approprier.
Deux menaces se dessinent alors.
La première est frontale : le racisme, les Blancs, le Ku Klux Klan.
La seconde est plus subtile, mais pas moins mortelle : l’absorption. L’assimilation. Boire ton sang. Boire ta culture. ABSORBER TON IDENTITÉ.
Car le vampire ne dit pas « je veux te tuer ».
Il dit : je veux ta musique.
Et là se cache toute l’ambivalence du film. Admirer une culture, c’est une chose. La consommer, l’absorber, c’en est une autre.
La place du couple chinois est très intéressante (je ne spoile pas), mais l'épouse prend une initiative dangereuse, différente des autres minorités. Et j'ai trouvé que c'était subtilement bien exploité.
La religion n’est pas absente non plus. Le jeune musicien est fils de pasteur. Son père voit dans la guitare une porte ouverte au mal. Le blues a longtemps été considéré comme la « musique du diable ». Mais pourquoi attire-t-elle le mal ? Parce qu’elle serait maléfique ? ou parce qu’elle est CONVOITÉE ??
Bref, un excellent film pour ma part.