C’est peu dire que j’étais curieux de voir Sirai, première réalisation de Suresh Rajakumari, ancien assistant de Vetrimaaran sur des films de fous furieux comme Asuran, Visraranai et Viduthalai, trois chef d’œuvres radicaux qui traitent de la politique au Tamil Nadu avec une approche aussi délicate que l’éxecution est brutale ! C’est qu’on n’est pas trop habitué à ce niveau de violence et de radicalité par chez nous, surtout lorsqu’on s’embarque dans des films qui dénoncent les abus de la police ou les désastres provoqués par le racisme social. L'autre curiosité de ce Sirai, outre son réalisateur, c'est d’avoir été scénarisé par Tamizh, un grand type à la bouille pas commode, réalisateur et acteur incroyablement charismatique, vu récemment dans Coolie et Retro. Tout ça pour dire que je pignais d’impatience devant ce nouveau polar tamoul que j’ai dû rattraper sur Air Chennai, puisqu’il ne fut malheureusement pas projeté par chez moi… Et… bon, je ne dissimulerais pas ma légère déception à la sortie de ce film éreintant, chargeant sa mule plus qu’il n’en faut afin de te piétiner encore et encore jusqu’à ce que tu rendes grâce, terrassé par l’absurde d’un final outrancièrement mélo.
Le film débutait pourtant de manière assez subtile en suivant un flic un peu cheulou chargé de trimbaler un prisonnier de la zonze au tribunal en prenant les transports en commun, lieux de vie particulièrement colorés. Mais le convoi que nous décrit cette introduction n’ira nulle part, le bus n’a pas démarré que les condés se font asmater à coups de « bombes à eau » confectionnées avec de la sauce qui piquent les yeux. Une attaque plutôt baroque, mais diablement efficace… Sauf que si le mec réussi ainsi à prendre la poudre d’escampette avec ses complices, le flic épaule son fusil et l’abat à belle distance d’une balle en pleine tête. Nous sommes là en terrain connu, une exécution plutôt sommaire et la description d’une police brutale et dénuée de toute empathie, comme le rappelle la scène suivante lorsque le cadavre arrive à la morgue : les flics chassent sans ménagement les familles qui pleurent la dépouille d’un jeune qui vient de se suicider. Une enquête est lancée, promesse – forcément douteuse – d’une capacité de l’institution à la remise en cause et à l’analyse de ses pratiques. Le récit débute enfin, mais bifurque en bégayant, relançant le même flic dans une nouvelle mission d’escorte. Mais cette fois-ci, le road trip qui s’engage sera l’occasion d’une rencontre inattendue entre le flic et l’édifiante histoire du jeune prisonnier, tricotée avec les fils de l’injustice sociale et de l’intolérance religieuse. C’est poignant, et sans être particulièrement virtuose dans sa forme, le film peut compter sur son casting impeccable et sa mise en scène plutôt efficace pour captiver le spectateur. Haché par des flashbacks explorant les raisons qui explorent les raisons du comportement étonnant du jeune prisonnier, le voyage balade le spectateur d’un personnage à l’autre, révélant leurs caractères et illustrant ainsi les crises d’une société en tension. C’est pas forcément très original et le sujet, source de malheurs sans fin, semble avoir été déjà bien labouré ces dernières années, mais tout ça reste fort honorable. Malheureusement, le réalisateur et le scénariste – manquant peut-être de confiance dans leur propos – poussent la charrue du drame et du mélo au-delà du raisonnable. Après avoir barboté pendant un temps, l’intrigue plonge dans des mares sans fond de pleurs et de morve, puis finit par accumuler les astuces grossières pour terrasser émotionnellement le spectateur. En superposant les péripéties dramatiques pour faire gonfler un suspense outrancier, certes efficace, les auteurs manquent peut-être d’un peu de retenue pour doser correctement leurs effets. On peut objecter qu’il ne s’agit là que du dernier quart d’heure, mais c’est la conclusion de cette histoire, et on ne peut que regretter que le cheminement habile du film finisse ainsi dans un rollercoster aussi lourdingue, plombant irrémédiablement un film qui aurait mérité un bien meilleur dénouement…
In fine, un épilogue cherchera à faire profiter à toute l’institution de la rédemption du policier, c’est pas forcément réussi, ni subtil, mais la démarche d’une réappropriation populaire d’une police constamment dénoncée comme ennemie du peuple porte en elle un espoir pas dégueulasse. Une réussite mi-figue mi-banane donc, une petite déception pour moi et un film à conseiller en premier lieu aux gens qui sont déjà enrhumés ou à ceux qui aiment chialer, roulés en boule dans leurs canapés.