Econome de jumpscare et misant plutôt sur l'épuisement psychologique (du personnage comme du spectateur), "Smile" réussit son pari : celui de mettre mal à l'aise. Le taxer de plagiat d'It Follows (mais un peu de Ring aussi, pour son compte à rebours d'une semaine et le motif de l'oeil, qui rappelle que la malédiction-traumatisme, puisqu'on est au cinéma, se transmet par le regard) n'est pas tout à fait faux, mais la manière de traiter la malédiction qui se transmet est ici très différente : Alors que John Cameron Mitchell donnait plutôt dans l'atmosphérique et le spleen, Parker Finn fait dans le graphique et le macabre. On a droit à des cadavres mutilés, dont la vision est épouvantable, et à une entité maléfique dont le sourire rappelle un peu trop celui des infectés dans le Crossed de Garth Ennis : le sourire malsain de l'être qui s'apprête à vous détruire, et à jouir de votre destruction.
Même si la mise en scène de l'horreur n'a rien de très révolutionnaire, il faut reconnaître qu'elle est ici travaillée, prend soin d'instaurer une ambiance : longs panoramiques s'attardant sur une pièce vide, répétition de sons stressants (la sonnerie d'un téléphone, ici, est souvent annonciatrice d'un présage sinistre), jeux d'éclairage rendant sombres les coins les plus familiers d'une maison, et surtout certains plans, longs, trop longs, se contentant de montrer une silhouette souriante dans la pénombre. Parfois, certes, Finn cède à quelques jumpscares faciles ou à des ficelles un peu grossières (tu croyais que ça allait bien se finir, ah ah, que tu es naïve, c'était une ILLUSION ! Bouh !), mais personne n'est parfait, et au vu de l'état fébrile dans lequel il nous a mis tout du long, on lui pardonne bien volontiers.
D'autant plus volontiers que, comme tout film d'horreur de qualité, Smile possède une certaine profondeur dans son récit. L'héroïne est bien sûr la plus censée du film (elle voit ce que les autres ne voient pas, grand classique, et It Follows fonctionnait aussi comme ça), mais même pour ce qui devrait être élémentaire dans la liste des comportements censés, son entourage n'a jamais les bons réflexes. Les policiers qui prennent sa déposition la laissent rentrer chez elle seule, sans tenir compte de son état de choc. Sa psychothérapeute, lorsqu'elle lui glisse que sa "folie" est éventuellement due à un stress post-traumatique, lui répond : "Evitons l'auto-diagnostic." (faudrait peut-être lui parler du rasoir d'Ockam). Son compagnon la lâche au premier problème. Sa soeur et son beau-frère ne prêtent aucune attention à son mal-être. Même son traumatisme fondateur ne semble pas avoir été pris très au sérieux, et avoir été pour le moins très mal traitée. Une telle cohérence dans le comportement détaché et égoïste des personnages secondaires peut faire se demander si le film ne s'en prend pas à une société américaine violente et sans empathie, qui ne prend pas plus au sérieux les meurtres en eux-mêmes que la souffrance des rescapés. Sur ce point, le film en évoque encore un autre, Drag me to Hell (les héroïnes des deux films connaissent d'ailleurs le même parcours traumatique) qui pointait lui aussi du doigt une Amérique du "chacun pour soi" où réussir signifiait écraser les autres (et dans "Smile", aller bien signifie ignorer leur souffrance). Une société entière en survie, en somme, où chacun ne se préoccupe que de ses propres problèmes, souvent dérisoires. Jusqu'à ce que les problèmes des autres, qu'on a laissés croître dans l'ombre en le traitant de "cinglé", deviennent les nôtres...mais avec le sourire, s'il vous plaît.