Sœurs de scène
6.5
Sœurs de scène

Film de Xie Jin (1964)

<i>(Texte de 2014). Légers spoilers.</i>

Le mélodrame que Xie Jin met ici en place est épuré autour de péripéties élémentaires, presque schématiques, les plus simples possibles, chapitrées d'élégantes ellipses. Ce récit "rond" laisse le champ libre à une impressionnante sophistication du geste : une incarnation élégante et digne, dans une explosion de couleurs qui ne menace jamais de maniériser à vide, tant Xie Jin fait preuve d'une science de la narration par l'image digne du muet (par le choix éclairé de détails parlants, par la force des situations et des configurations… la bouche en sang en est l'exemple le plus frappant).

Je surévalue peut-être cette première moitié du film, mais il faut voir combien la seconde, par contraste, sait la mettre en valeur… Le carnaval maoïste arrive en effet bientôt pour saccager la seconde heure, par l'intermédiaire d'un personnage de femme journaliste (pourtant bien casté et campé) dont le sourire doucereux continuellement gravé au visage donne l'impression, comme dans <i>Le Détachement féminin rouge</i>, que l'actrice jouait avec un flingue collé sur la tempe. Difficile alors de suivre le film dans sa pente propagandiste, qui équivaut surtout à un appauvrissement de l'art, du niveau le plus superficiel (des costumes aux décors, tout devient neutre et laid) aux strates les plus profondes (le récit se retrouvant guidé par des impératifs nationaux artificiellement liés aux personnages). Xie Jin fait tout son possible pour ne pas abandonner son film, et il a sous la main une belle parabole à manier, via ces deux sœurs aimantes mais clivées : à travers elles, avant de glorifier le parti, c'est le portrait plus distant et digeste (car préoccupé, attristé) d'un pays fratricide qui se dessine. Les rares scènes abordant la chose sous cet angle, c'est à dire via ses personnages (le procès, notamment) parviennent à redonner un coup de fouet au récit. Mais pour le reste, le film s'en retrouve immanquablement entaché.

J'ai été tellement heureux, en me baladant sur wiki, de voir que le cinéaste avait conscience de ce problème : <i>"Xie Jin maintained later in his life that he was forced to make concessions in the second half of Two Stage Sisters. In an interview in 1989, he confessed "the second part seems weak to me. I couldn't finish it the way I would have liked. If I could redo the second part now, it would improve the entire film"</i>. Il en ressort, devant ce qui aurait pu être un grand film de l'histoire du cinéma chinois, un immense sentiment de gâchis.

À voir quand même, si vous le pouvez, car ça déborde de qualités. Au point de me faire douter à propos du <i>Détachement féminin rouge</i>, vu il y a dix ans, et que je ne me rappelais pas aussi bon (ni aussi apte à négocier avec le devoir de propagande).

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