Prenant à contrepied le magnifique A Scene at the Sea de Takeshi Kitano qui, il y a plus de trente ans, dessinait avec poésie l’amour entre deux jeunes sourds-muets sublimé par la découverte du surf, Sorda aborde la question du handicap au sein du couple avec un réalisme déchirant loin de cette forme d’idéalisation romantique.
Dans ce couple espagnol formé d’un homme entendant et d’une femme sourde, tout semble harmonieux au début du film : leur complicité, leur tendresse, leur amour sont dépeints avec une grande douceur. Mais la grossesse de la femme vient bouleverser cette bulle intime.
Le film amorce alors un glissement vers une réflexion sociale et politique, en mettant en lumière les tensions liées à la question de la normativité : que signifie donner naissance à un enfant « normal » quand on ne l’est pas soi-même aux yeux de la société ? Que peut-on transmettre à un enfant quand sa propre perception du monde est si singulière ? L’homme souhaite un enfant conforme aux attentes sociales, là où la femme, elle, porte une richesse sensorielle et subjective qu’elle souhaite ardemment transmettre, non seulement parce qu’elle aime son enfant, mais aussi parce qu’elle veut être aimée en retour pour ce qu’elle est.
La beauté du film réside précisément dans cette tentative de transmission : faire passer une expérience du monde qui échappe aux normes sensorielles majoritaires ; transmettre une subjectivité forgée par le silence, le toucher, la poterie, la musique ressentie autrement.
Sorda impressionne par la puissance sensorielle de sa mise en scène. Il nous fait ressentir le poids des normes sociales lorsqu’on est handicapé, en montrant comment l’effort d’adaptation est toujours exigé de ceux qui sortent du cadre. Cette expérience est radicalisée dans la dernière partie du film, où le spectateur se retrouve plongé dans le silence dans un geste cinématographique fort. La réalisatrice, sœur de l'actrice, parvient avec une justesse rare à nous faire ressentir cette sensibilité unique sans jamais l’expliquer ni la réduire.
Plus qu’un film sur la surdité, Sorda est un film sur la transmission d’une subjectivité. Comme une mère qui transmet tout un monde à son enfant, le cinéma ici nous transmet une manière unique d’être au monde. Et c’est là toute la force de cet oeuvre : elle ne nous raconte pas une histoire, elle nous fait éprouver une autre réalité.