Après l'immense The Sound of Metal de Darius Marder, sur un batteur perdant subitement l'audition (Oscar du meilleur son 2021), ou encore CODA de Sian Heder, remake américain de La Famille Bélier (Oscar du meilleur film 2022), le sujet de la surdité revient au cinéma avec le poignant Sorda, film social espagnol réalisé par Eva Libertad, dont c'est le premier long métrage.
Comme régulièrement pour les premiers films (on citera Whiplash, The Climb, Zion, entre autres...), il s'agit d'un court métrage qui a été étoffé et adapté en long métrage. Avec talent : Sorda ne fait absolument pas court-métrage-étiré !
Le film realise d'ailleurs depuis ce début d'année une belle moisson de prix : Prix du Public à la Berlinale (mérité mais plutôt surprenant pour un film aussi intimiste), et plusieurs Goya - l'équivalent espagnol de nos César - 2026, notamment Meilleur espoir féminin pour l'actrice principale Miriam Garlo, Meilleur second rôle pour Álvaro Cervantes qui joue son mari Héctor, et Meilleur Nouveau Réalisateur (= Premier Film) pour Eva Libertad.
Le film suit Ángela, une femme sourde, et son compagnon entendant Héctor, un couple dont le quotidien va être mis à l'épreuve avec l'arrivée de leur premier enfant, une fille. La surdité potentiellement héréditaire est un enjeu de taille : l'enfant sera-t-il sourd à son tour ?
Sorda est incroyablement sensible, loin de tous clichés, et fait - encore un peu plus - prendre conscience aux néophytes des tracas qui accompagnent la surdité : le fait d'être toujours un peu en incompréhension avec le monde qui entoure, d'être en décalage avec les entendants, d'être souvent relégué au second plan, même avec des appareils auditifs qui rendent un son métallisé et rapidement insupportable.
Sorda, c'est avant tout une histoire de famille ! La genèse du film a été directement influencée par les préoccupations personnelles de Miriam Garlo - qui n'est autre que la sœur de la réalisatrice - quant à la maternité et la surdité. L'actrice a partagé ses craintes avec sa sœur Éva, de leurs discussions a émergé l'idée d'un court, puis d'un long métrage. La réalisatrice raconte : "J'ai demandé à Miriam de coucher par écrit toutes ces craintes. Deux jours plus tard, elle m'a envoyé une liste de peurs qui m'ont profondément marquée : tous les problèmes liés au fait que l'enfant naisse sourd ou entendant. Tous les problèmes liés au fait que son conjoint soit sourd ou entendant. Cette liste est devenue le cœur dramatique du scénario."
Le jeu de Miriam Garlo est intense et sensible : le spectateur s'attache immédiatement à la jeune femme et reste en empathie tout au long du film.
Face à elle, Álvaro Cervantes, avec sa bouille de gros nounours, incarne merveilleusement le mari attentionné, aux petits soins pour sa femme et sa fille.
Comme souvent pour les films traitant de surdité, un soin tout particulier est apporté au sound design. Les séquences du point de vue d'Ángela sont saisissantes : tous les bruits sont assourdis et font sentir au spectateur la désorientation et l'ostracisme du personnage.
Il est rare de voir des films en OCAP, c'est-à-dire en version sourds et malentendants. Hormis quelques séances ponctuelles dans certains cinémas, ces versions sont souvent invisibles pour le spectateur lambda. La mini-mini-gêne liée aux sous-titres de couleurs donnant les indications de spatialisation et de contexte est très vite acceptée, et semble tout à fait normal pour permettre l'accès du film à la communauté sourde. Le carton d'introduction présentant le détail des couleurs est d'ailleurs extrêmement pédagogique !
Sorda est un film sensible et émouvant. Bien loin des actuels et excessifs Michael et Le Diable s'habille en Prada, cette belle proposition espagnole mérite vraiment le détour !