Angela est sourde et en couple avec Hector, entendant. Ils attendent leur premier enfant. Et peut-être que là le titre lui-même dit quelque chose du problème que va avoir le personnage avec sa propre identité. Sourde, dit-il, comme si le cela résumait tout le propos du film, comme si cela résumait tout le personnage. « Le film sur la sourde ». Alors évidemment, être sourd est assurément une caractéristique majeure, qui vous distingue de la foule, on pourra utiliser cet élément pour vous distinguer quand on vous présentera, ou qu’on devra donner à quelqu’un une particularité pour qu’il vous reconnaisse, comme on indiquerait la couleur de peau. Mais cela ne dirait rien de vous. Et je pense que le film en est conscient, il ne fait pas le « passage en revue de ce qu’est être sourd », il n’en fait pas l’archétype de la sourde, il donne plus à son personnage. Notamment la possibilité d’être casse-noix.
Car Angela va se retrouver confrontée à un malaise à la naissance de son enfant. Sera t’il sourd ou non ? L’inquiétude du père et des grands-parents à la possible surdité de l’enfant, le soulagement quand ce ne sera pas le cas, lui feront ressentir que la surdité est considérée comme une tare, ce qu’elle avait manifestement oublié, ce que son compagnon ne lui avait jamais fait ressentir. Elle se sentira en difficulté d’interagir avec son enfant, qui réagit beaucoup aux sons, auquel on peut chanter des chansons, ce qui lui est, à elle, impossible. Elle insistera pour qu’on signe systématiquement devant l’enfant, cela semblant assez vain (je n’ai aucune idée de si de très jeunes enfants peuvent apprendre ce langage), et délaissera son rôle de mère et de compagne.
Je ne sais si c’était l’intention du film, mais à ce moment le personnage m’a fortement agacé. Car, bon, oui, elle s’enferme elle-même dans son problème. C’est bien malheureux mais les enfants aiment les chansons, et il faut bien leur apprendre à parler. Et malheureusement, même s’il faut faire des efforts pour intégrer, quand tous autour sont entendants et ne maîtrisent pas la langue des signes, les conversations pourront être brouillonnes et tu ne comprendras pas tout. Et il est somme toute bien heureux que cet enfant n’ait pas de handicap (elle ne semble en éprouver aucun soulagement). Mais peut-être qu’à nouveau le nœud est dans le mot : handicap. Elle le reconnaît lors de la dispute avec le père : être sourd, c’est de la merde. Oui, mais en même temps, c’est son identité. Non pas qu’elle semble y tenir, mais c’est ce qu’elle est, et elle ne peut s’en défaire. Et peut-être même : c’est une culture. C’est quelque chose qu’elle a en partage avec les gens qui lui sont les plus proches, clairement présentés comme sa seconde famille, et même la plus importante. Et cette identité, elle ne l’a pas en partage avec son enfant, cette culture non plus. Cela n’enlève rien à l’égoïsme dont elle fait preuve, mais cette souffrance est entendable. Cela culminant dans les deux scènes où Angela cherche à imposer un casque réducteur de bruit à son bébé, qui le refuse. Le seul moyen qu’elle voit pour interagir avec son enfant c’est de lui ôter quelque chose. De la faire rentrer de force dans son monde, où handicap, culture et identité ne se discernent pas. A ce moment elle impose une violence à son enfant, mais c’est clairement un produit de sa détresse de se sentir étrangère à celui-ci. De la même manière, elle sera assez injuste avec son mari. Pas une pauvre handicapée, elle a son caractère, ses erreurs, et même le droit d’être mauvaise avec son entourage. Un personnage ambivalent donc. Qualité indéniable.
C’est bien un personnage, entier. Et même si l’axe principal du film reste celui d’une sourde et ses relations avec son environnement, c’est aussi celui d’une femme, et d’un couple, qui accueille son premier enfant. Les problématiques de la maternité sont évidemment toujours entremêlées à celles de la surdité, mais, dans l’absolu, elles pourraient exister sans cette dernière. La difficulté à se faire à son rôle de parent, le partage des tâches, l’incompréhension dans le couple… Ce sont des problèmes que tous peuvent rencontrer. Juste renforcées et spécifiées ici par le handicap. A ce moment réduire le film à « un film sur une sourde » est certainement réducteur, c’est également celui d’une femme en bute avec sa propre maternité.
Le film n’en reste pas moins riche sur le traitement de l’expérience de la surdité. Sur les difficultés afférentes, sans pathos. Sur les scènes de convivialité, particulièrement réussies à mon avis, scènes de joie quasi-silencieuse à part le bruit ambiant, qui donnent à voir que le handicap peut se vivre joyeusement. Et que, justement, ce handicap particulier n’est pas que ça. Il est un élément partagé, une chose commune qui n’exclut ni la joie ni le bonheur. Même s’il est évoqué ce que c’est que d’imposer à un enfant entendant de vivre dans ce monde auquel il n’appartient pas par nature. Le film ne semble pas trancher, ce qui est généralement intelligent. Un enfant à le droit qu’on lui chante « Joyeux anniversaire », mais une mère à également le droit de le chanter, ou ici de le signer, à ce même enfant (autre scène très réussie). La quasi-dernière partie, en « ouïe subjective », est peut-être quelque peu attendue, mais à vrai dire je commençais à me dire que cela manquait, et elle est également réussie. Notamment, le passage sur les aides auditives, où l’on comprend, et même ressent, la réticence à les utiliser.
Une jolie réussite.