Voici ce que ce documentaire m’a fait : vers la fin, quand un jeune, en train de peindre sur un mur le portait d’un ami tué par la junte, verse une larme, qu'une femme pleure au moment du banquet en l’honneur du mort, qu'un autre déclame une poésie qui fait parler ce dernier et que la foule reprend en chœur, un sanglot s’est formé dans ma gorge et a éclaté en longues larmes – expérience inédite pour moi au cinéma.
Cela n’était pas l’effet d’un dispositif sensationnaliste ou sentimentaliste : c’était juste qu’éclatait là une émotion contenue depuis le début du documentaire, qui en annonçait la fin, surtout quand on la connaissait d’avance : l’écrasement dans le sang d’une révolution démocratique. Celle-ci n’est pas sans rappeler celles de la Tunisie ou de l’Égypte – que la réalisatrice avait également documentées à sa manière, c’est-à-dire en filmant de près des personn(ag)es que sa caméra aime et fait aimer.
L’émotion forte que j’ai ressentie tient au caractère tragique de ce qui est filmé, c’est-à-dire au caractère inéluctable de la fin sanglante de la vie éclatante que le film donne à voir et à entendre dans la splendeur de ces chants collectifs spontanés, de ces poésies récitées ou improvisées, de ces slogans scandés jusqu'à se transformer en mélodies, de ces airs de chansons ou de rap repris ou inventés, de ces fresques peintes en mémoire des martyrs, du mouvement quasi-chorégraphique des bras levés pour dire la liberté, de ces visages rayonnant de la joie de l’avoir alors trouvée, de ces corps aux vêtements colorés qui se donnent avec panache au regard des autres et de la caméra, mais aussi… aux balles tirées pas des militaires vêtus de gris.
Certaines de ces images du film peuvent se voir dans le clip – réalisé également par Hind Meddeb – de la chanson d’Arthur H, conçue pour ce film, dont elle accompagne le générique de fin ; cette chanson cependant ne vaut pas l’hallucinante musique qui ponctue le documentaire.
J’avais envie de chanter et de danser avec elles et eux, de les prendre dans mes bras, tous et toutes, sachant que cette vie allait s’interrompre brutalement dans la mort, l’exil ou l’humiliation. Mais cette vie-là, qui se nourrissait d’illusion tout autant que de lucidité, c’était la vie suprême. Il fallait, pour la saisir, être une grande cinéaste : Hind Meddeb l’est.