Across the Spider-Verse est un film au statut assez particulier, pour son industrie ainsi que pour mon expérience personnelle. Il fait suite à ma claque ULTIME de 2018, un premier opus qui a changé ma vie pour sûr de part toutes les limites artistiques qu’il repoussait. Et surtout il fait suite à un projet qui a littéralement matrixé l’apparence de la licence Spider-Man (et de l’animation) depuis : retour sur le devant de la scène de Miles Morales, et a totalement relancé les possibilités du multivers dans l’imaginaire collectif. Je ne pense pas que sans le premier Spider-Verse un projet comme Everything Everywhere All at Once aurait vu le jour l’année dernière, Doctor Strange 2 et No Way Home n’en parlons pas. Un héritage culte et extrêmement pesant donc qui aurait brisé les épaules même très larges de Miguel O’Hara, et 5 ans plus tard les équipes de Sony Pictures Animation accouche de cette nouvelle proposition, retour dans le Spider-Vers (confère la VF) et pas par n’importe quelle voie : celle de la folie.


Car je balance mon avis tout de suite : j’ai été moins renversé que par le premier film, je trouve que ce deuxième volet se traîne quelques vrais défauts sur lesquels je vais revenir, et en dépit de la débauche de moyens mis-en-place l’équilibre de la force n’est pas parfaitement stable et le canon du spectateur menace de s’effondrer à tout instant ! Mais malgré, comment ne pas tomber en larme devant ce nouveau projet, chuter de son fauteuil en ayant les jambes qui tremblent et en hurlant “C’est quoi ce poulet ?”, et ce après à peine quelques minutes de tableaux mirifiques qui défilent face à notre rétine ? Oui j’étais en larme au bout de 10 minutes de film (sur la scène entre Gwen et son père au début). Même pas à cause d’un événement émouvant, non, simplement par la pure beauté de ce qui se déroulait sous mes yeux et par le fait de retrouver cet univers qui a été aussi important pour moi, et de me dire que si les mecs commençaient comme ça aussi vite les 2h10 qui allaient suivre me promettaient une radicalité visuelle dont je ne me remettrais, peut être, à nouveau jamais.


On est sur une expérience de cinéma très différente de la première aventure de Miles et ses amis : on est sur quelque chose de plutôt proche du Doom de 2016 en termes de sensations. Un rush d’adrénaline qui ne laisse jamais le spectateur respirer, presque éprouvant, qui réveille des instincts animaux et mets tous les sens à fleur de peau pour être capable de détecter et savourer un maximum de détails de tout le foutoir qui nous est offert. Car ici les animateurs ne se sont quasiment plus mis de limites, après avoir développé ce nouveau système visuel 3D qui singe la 2D, avec une direction artistique très “comics”, c’est ici la variété de rendus qui est mise en valeur pour aller avec l’exploration de ces quelques recoins du multivers. On se retrouve donc avec un traitement des couleurs très marqué, Gwen est souvent éclairée en rose, Miles souvent en noir et rouge, quelques Spideys ont un rendu particulier comme Spider-Punk en papier journal, The Spot souvent en animation 2D noir et blanc, le premier vautour en mode crayonné de schéma, sans parler de la référence au précédent film Lego de Lord et Miller. La baffe visuelle est parfois tellement forte que je suis vaguement blasé par la scène dans la Spider-Society (visible dans le trailer) avec tous les Spider-Men existants réunis et où on voit bien que sur ces centaines de modèles 3D la variété est bien moindre. La prouesse artistique reste à elle seule une raison valable pour diffuser ce film dans les écoles, et si moult projets auront repris avec succès l’esthétique que ces équipes ont imaginé en 2018 (Chat Botté 2, Arcane…), ce retour du Spider-Verse rappelle à tous que les originaux, c’est eux, et qu’ils ont très très bien appréhendé leurs outils pour pondre de nouveaux rendus visuels stupéfiants. La dimension de Spider-Gwen est la plus belle chose qui soit arrivée au cinéma d'animation ces dernières années à mes yeux.


Bref il est vain d’essayer de poser des mots sur les sensations visuelles que ce film a a offrir, car l’expression “une image vaut mieux que mille mots” n’a jamais été aussi vraie qu’ici, on pourrait littéralement mettre pause à chaque image et disserter mille mots dessus, chaque placement, mouvement de caméra, chaque couleur, chaque durée de plan, chaque détail du visuel fourmille d’une générosité et d’un débridage qui frôle le too-much : pourquoi choisir un plan quand on peut en afficher trois ou quatre en split-screen sur une scène d’action. Pourquoi laisser les personnages détailler ce qu’ils disent quand on peut afficher une définition dans une bulle de comics sur un coin d’écran ? On est presque un peu déçu que les plans coupent et virevoltes aussi rapidement pour donner au film son rythme de fuite infernale vers l’avant : on aimerait savourer bien plus longtemps un rendu de Miles sous une pluie verte, un décor stupéfiant tout en papier-mâché indigo ou une séquence de virevolte particulièrement bien découpée !


Et c’est un premier défaut que je vais trouver, le rythme est très très rude avec le spectateur, ça dure 2h20 mais les mecs ont réussi à fourrer au chausse-pied 20h20 de contenu là-dedans. Les seules séquences qui prennent vraiment leur temps de manière réussie pour moi c’est la discussion entre Miles et Gwen sur la banque lors de leurs retrouvailles, également celle entre Miles et son père avec le combat contre The Spot. Là on prend le temps de déployer des plans grandioses (la ville renversée, les bâches bleues, les larmes rien que d’y repenser). Là on laisse le spectateur digérer les enjeux de ce que les personnages sont en train de traverser. Car le reste du temps, bon dieu mais ça file à toute allure, et certes en termes de sensation ça donne un résultat impressionnant mais en tant que film on est plus proche des expérimentations visuelles que du vrai récit lisible et suivable, sur un premier visionnage en tout cas ! Et la première victime collatérale de ce rythme, c’est les blagues. Dans le premier film on avait des séquences humoristiques très bien rythmées, je me rappelle de celle dans le laboratoire de Doc Octopus notamment, où Miles découvre ses pouvoirs et débute sa collaboration avec Peter “Dépression” Parker.

C’était d’ailleurs tellement bien rythmé que le gag du bagel a marqué tout le monde, et comme je l’ai lu dans un commentaire Youtube, c’est fou que ce deuxième film puisse faire le pari de miser sur le fait que le spectateur se rappelle sûrement de ces infimes 2 secondes d’animation, un simple gag visuel, pour bâtir dessus l’origin-story de son vilain principal. Pour mon premier visionnage de ce Across the Spider-Verse, je vous avoue que c’était un tel foutoir sur les séquences d’actions, notamment le premier combat contre The Spot ou même l’affrontement à Mumbattan que je ne pense pas pouvoir détacher un détail visuel qui m’aurait marqué et dont je me souviendrais au prochain film…


Les types te balancent des storyboards tellement énervés, où 1 seconde = 1 action qu’on perçoit les événements en vision périphérique et on frôle l’overdose !

Je n’ai pour ainsi dire jamais “explosé de rire”, eu un sincère éclat de rire face à ce deuxième film tellement aucune blague ne prend le temps de respirer, toujours balancée dans un torrent visuel d’action. J’ai d’ailleurs serré les dents dès le début en voyant que les blagounettes ressemblaient un peu plus à l’humour traditionnel des films Marvel modernes sur la séquence contre le Vautour, où Gwen et les civils balancent quelques punchlines humoristiques au détour du combat en cours.

“C’est un méta-commentaire sur la notion d’art”, “Je crois que c’est un Banksy”... Je me disais “Déjà la blague est pas folle mais là je veux savourer la baston je n’ai pas le temps de réfléchir sur ce que tu dis mon pote” !


Et j’ai l’impression que c’est le genre d’erreurs de construction un peu rapide et superposée que le premier film n’aurait pas fait vu comme il prenait beaucoup plus son temps au niveau du rythme. Et ce pour faire réellement des séquences marquantes, car là la plupart des accrocs entre les jeunes Spideys et leur famille, je ne comprenais pas vraiment quel était le problème…

Genre entre Gwen et son père, OK c’est normal que ce soit dur de digérer que ta fille est une vigilante un peu déter qui tape des civils mais écoute là parler non, c’est quoi cet accroc ? Surtout pour une séquence aussi divinement storyboardée (c’est là que j’ai pleuré…). Et Miles qui a ses parents qui ne veulent pas le laisser partir, grandissez franchement…


On s’appesantit trop sur des problèmes un peu bizarres, je sais pas je m’y suis moins retrouvé que dans le premier film. D’ailleurs je trouve que les enjeux généraux mettent aussi pas mal de temps à arriver, dans le premier toute la progression de l’intrigue était basée sur le fait que même un lambda inattendu pouvait, d’une certaine manière, devenir un “héros”. Mais ici les thèmes du film (un peu sur la notion de destin, de fatalité et d’événements négatifs qui nous forgent pour rester vague) mettent beauuuuucoup de temps à être exposés… Ce qui renforce ce côté un peu frénétique mais vain du début, comme on ne sait pas trop où et pourquoi est-ce que les personnages veulent avancer… Pour aller voir Miguel, oui mais pourquoi ? Ca peut en tout cas promettre un bon pay-off sur le prochain film (dont j’ai évidemment trop hâte, c’est à la fois criminel de nous faire attendre 1 an pour ça et à la fois incroyable que les mecs aient le temps de peaufiner une suite aussi vite).


Un ultime problème de ce nouveau Spidey, c’est de se reposer encore un chouilla trop sur l’héritage de son aîné ! La démarcation visuelle et ambitieuse au niveau du rythme est réussie, alors je me serais bien passé de la reprise de certaines scènes cultes du premier, comme la présentation des Spider-Man avec les magazines quand ils débarquent la première fois… J’en peux plus de cette phrase “I was bitten by a radioactive spider” c’est bon c’était déjà un comique de répétition sur le premier film arrétez maintenant ! Et on s’en serait franchement passé avec l’ajout de certaines idées visuelles comme l’affichage des noms de dimension en mode bien classe quand ils y débarquent. Genre quand on t’a affiché “MUMBATTAN” à l’écran tu as déjà compris la blague, donc quand tu vois un Spider-Man oriental qui débarque en faisant du fucking diabolo tu as vraiment pas besoin qu’on te fasse une petite présentation humoristique, c’est bon enchaînez directement sur la baston justement pour ne pas interrompre ce rythme chaotique que vous tenez à installer ! Quitte à remettre les blagues de sa présentation dans la baston, les faire entrer dans un salon de thé et remettre la blague du chaï tea, etc…


Ces défauts me semblent bien réels et font de cette nouvelle toile un film moins immaculé que son aîné, qui avait vraiment dynamité la production artistique post-2018 et je maintiens que uniquement via sa qualité inhumaine il a rehaussé le niveau de production global ce qui est foutrement impressionnant pour quelque chose qui émane de Marvel. Sans déconner vous êtes obligé de convenir que sans Into the Spider-Verse le Chat Potté 2 aurait été une énorme daube ! Je transmet donc encore une fois mon respect infini aux équipes d’animation, de storyboard, en bref de réalisation de cette saga Spider-Verse. Ces maîtres absolus nous ont encore une fois pondu un poulet émotionnel et visuel irréprochable face auquel il est PHYSIQUEMENT impossible de rester de marbre, et aucune phrase ne pourra rendre hommage à un dixième de l’amour que transmet la moindre frame de ce nouveau film.


Alors oui c’est qu’un demi-film donc on a le poing très serré en attendant la suite (VITE 2024). Oui je n’ai pas écrit un seul mot sur la musique alors qu’elle était déjà culte et iconique dans le premier avec ses leitmotivs marquants (celui du Prowler) et son hip-hop incroyable. Ici on est sur des sonorités encore plus folles, variées et libérées, en accord avec la quantité d’ambiances offertes par le multiverse, et donc OUI mesdames et messieurs la bande-son est encore plus excitante que du Sunflower, du What’s Up Danger, du Familia, DONC OUI AMIS MÉLOMANES VOUS ALLEZ VOUS EFFONDRER ET LE système son de votre cinéma va cracher ses tripes pour restituer la qualité des thèmes musicaux de chaque personnage !


Oui Across the Spider-Verse est à nouveau un film qui va faire date, un film qui contient tous les visuels que le cinéma d’animation peut contenir ou presque, un film dans lequel il sera bon de venir piocher des plans à l’infini pour avoir un visuel réussi avec une caméra ! Moins immaculé que son aîné la faute à un rythme un peu trop brutal, l’héritage pourtant monstrueux a été honoré.


Merci aux équipes du Spider-Verse, merci de m’avoir fait pleurer en 10 minutes, vraiment on ne vous mérite pas. Votre travail est d’utilité publique, vous mettez du bonheur sur pellicule. Vous êtes les meilleurs, mon respect pour vous est infini. Maintenant, la suite, la suite, la suite !


Et qui sait combien de fois je vais aller revoir cette classe de maître entre-temps… Merci.

Tomega
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le 5 juin 2023

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