Septembre 42.Vassili Zaïtsev,jeune berger de l'Oural engagé dans l'Armée Rouge,est envoyé à Stalingrad,dernière ligne de défense russe face à l'avancée allemande,où la bataille fait rage.A peine arrivé,il est plongé dans l'enfer,avec une traversée de la Volga meurtrière sous la mitraille ennemie et un assaut suicidaire à découvert durant lequel il va démontrer ses talents de tireur d'élite.Repéré par Danilov,un commissaire politique fanatique,il est promu sniper en chef des soviétiques et ses exploits sont abondamment célébrés par la propagande stalinienne afin de remonter le moral des troupes.Les Allemands veulent régler le problème et envoient leur meilleur tireur,le major König,afin qu'il élimine Zaïtsev.Les deux hommes vont se livrer à une longue partie de cache-cache dans les ruines de Stalingrad.Jean-Jacques Annaud,réalisateur,coproducteur et coscénariste du film,ne tourne pas souvent car il ne fait que des films énormes demandant beaucoup de moyens et de préparation,mais le résultat est là.Grands sujets,grand spectacle,ce sont ses crédos en matière de cinéma.Là,il s'attaque à un gros morceau avec cette mythique bataille,cruciale dans le déroulement de la Deuxième Guerre Mondiale,une véritable boucherie avec ses deux millions de morts sur six mois de combats,Russes,Allemands,civils et militaires confondus.Sergio Leone voulait faire le film mais n'en a pas eu le temps,d'autres,comme l'Allemand Joseph Vilsmaier,ont livré leur version avec moins de succès.C'est une coprod réunissant les USA,l'Allemagne,la France et la Grande-Bretagne,avec à sa tête les Américains de la Paramount et de Mandalay.Annaud filme avec une puissance,une habileté et une maestria impressionnantes,alignant des scènes de guerre saisissantes largement à la hauteur du débarquement de Normandie dans "Il faut sauver le soldat Ryan",de Spielberg,sorti trois ans auparavant.La direction artistique de folie sublime le réalisme à la fois terrifiant et fascinant des images aux lumières contrastées de Robert Fraisse,qui joue à merveille des teintes obscures de l'automne russe,des fumées des combats et des poussières des gravats baignant une ville en ruines.Citons les décors incroyables de Wolf Kroeger,l'Apocalypse comme si vous étiez,avec ces bâtiments effondrés,ces immeubles éventrés,ces souterrains froids et humides pleins de passages labyrinthiques,les costumes de Janty Yates,qui restituent impeccablement l'époque avec les uniformes des différents camps,ou encore les effets spéciaux de John Evans,d'un réalisme totalement bluffant,et puis tout ce matériel exhibé sans le secours du numérique,des armes,des explosifs,des bateaux,des avions,des tanks.James Horner,particulièrement inspiré,enveloppe le tout d'une musique puissante soulignant l'âpreté des situations.Annaud et son coscénariste attitré Alain Godard adaptent ici un livre de William Craig sorti en 73,"Enemy at the gates".L'histoire se base sur des faits réels,Zaïtsev a bien été un héros de l'armée soviétique,mais elle est considérablement romancée.Ainsi on mêle personnages réels et imaginaires,avec parmi les premiers Zaïtsev,le général allemand Paulus ou le futur leader de l'URSS Nikita Khrouchtchev,qui était effectivement à Stalingrad à l'époque.Au-delà de l'aspect spectaculaire,le film en dit beaucoup sur la façon dont se sont passées les choses lors de cet immonde carnage,renvoyant dos à dos ces deux régimes infects que sont le nazisme et le communisme.Rappelons que Staline et Hitler étaient alliés au début de la guerre,le fameux pacte germano-soviétique,ce qui est ici symbolisé par la présence de Koulikov,un sniper russe formé en Allemagne par König avant l'entame des hostilités.Comme l'intrigue se déroule plutôt côté local,les méthodes staliniennes sont les plus mises en avant,et ce n'est pas beau à voir.Les autorités du Kremlin,obnubilées par la propagande,n'hésitent pas à envoyer des milliers de soldats à l'abattoir,avec un fusil pour deux!,et à faire abattre ceux qui se replient.Les premières scènes des bateaux traversant la Volga et de l'assaut qui s'ensuit sont parlantes à ce sujet,tout comme les discours menaçants d'un Khrouchtchev appelant Staline "le patron",avec les portraits du boss en question exposés partout.On a énormément vanté,à juste raison,l'héroïsme du peuple russe,mais le film montre quand même que les gens n'avaient pas non plus vraiment le choix,le Soviet Suprême étant prêt à sacrifier aussi bien les militaires que les civils qu'on empêchait de quitter la ville.Le fossé entre l'oligarchie et le peuple est d'ailleurs bien démontré par l'amitié entre Vassili et Danilov.Deux jeunes hommes,deux patriotes,mais deux mentalités très différentes.Le premier est un paysan naïf qu'on manipule,un type qui serait resté dans l'anonymat d'un régiment s'il n'avait eu ce don prodigieux pour le tir de précision.Le second est un intellectuel exalté,un littérateur lyrique qui croit à fond au marxisme-léninisme et aux sacrifices qu'on doit faire en son nom.Et quand tous deux vont tomber amoureux de la même fille,leurs personnalités vont se fissurer.Le duel entre Zaïtsev et König occupe une large partie du métrage et se révèle passionnant,les adversaires se déplaçant comme des fantômes dans ce champ de ruines qu'est Stalingrad,chacun cherchant à piéger l'autre au fil de péripéties et de rebondissements génialement cadrés.Patients,disciplinés,surdoués du tir malgré des armes archaïques,malgré le gel et l'inconfort des sites,ils se défieront jusqu'à un final en forme de western que n'aurait pas renié Leone.Le film,rempli de morts violentes et de charniers à ciel ouvert, est d'une magistrale cruauté conforme à la réalité des évènements,même si la conclusion heureuse parait tirée par les cheveux.Jude Law,acteur lisse,est parfait dans le rôle de Vassili,un brave gars honnête et droit mais limité du ciboulot.Joseph Fiennes brille en intello fiévreux au service du régime.Rachel Weisz rayonne en traductrice sympa objet de tous les désirs,et sa scène de baise sauvage avec Law vaut le détour,on a l'impression qu'ils le font vraiment.C'est du reste une habitude d'Annaud que de coller une séquence comme ça dans ses films,on se souvient d'Everett McGill et Rae Dawn Chong dans "La guerre du feu",ou de Christian Slater et Valentina Vargas dans "Le nom de la rose",on ne nous cassait pas les burnes avec des "coordinatrices d'intimité" en ce temps-là.Ed Harris sort une grande performance en officier froid et méthodique,affable et séduisant mais toujours impitoyablement fixé sur son objectif.Bob Hoskins est énorme en Khrouchtchev mal embouché et faussement bonhomme,pouvant d'un instant à l'autre basculer dans la menace et la dangerosité.Ron Perlman,l'acteur fétiche d'Annaud,ramène avec classe sa gueule pas possible en sniper désabusé.Il y a aussi deux vieilles gloires du cinéma allemand,Eva Mattes,souvent vue chez Fassbinder et Herzog,en veuve russe,et Matthias Habich,qui a fait une belle carrière internationale,en général allemand.Et le jeune Gabriel Thomson est excellent en gamin jouant un double-jeu périlleux.Notes et critiques de films de Jean-Jacques Annaud publiées précédemment:voir critique "Le nom de la rose".Nouvelle moyenne:7,5.