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Que l’un des meilleurs films de l’année se retrouve privé d’une sortie cinéma pour atterrir directement sur les plateformes de vidéo à la demande a de quoi faire enrager. Décision d’autant plus incompréhensible au vu de sa réception plus qu’enthousiaste dans les différents festivals où il fut projeté (Reims Polar ou l’Etrange Festival à Paris pour ne citer qu’eux). Sans parler de l’aura de son réalisateur, figure de proue du cinéma kazakh contemporain globalement très apprécié par les cinéphiles, et dont plusieurs œuvres avaient déjà eu droit à une exploitation dans les salles françaises. On ne peut que regretter cette injustice, tant Adilkhan Yerzhanov livre avec Steppenwolf (référence au roman de Hermann Hesse cité en préambule) l’un de ses long-métrages les plus aboutis.
Tamara (Anna Starchenko), jeune femme aux capacités intellectuelles limitées, ayant perdu son fils après l’avoir quitté des yeux quelques instants pour une simple prière (l’ironie caustique s’invite dès les premières minutes du long-métrage), se rend au commissariat du village, débarquant au beau milieu d’une lutte à mort entre un groupuscule armé (faction terroriste ? Rebelles locaux ?) et une police corrompue jusqu’à l’os. Elle y fait la rencontre d’un ancien flic aux méthodes pour le moins expéditives (Berik Aytzhanov), qui accepte de l’aider par pur opportunisme, afin de sauver sa peau. De ce duo totalement improbable, qui n’est pas sans rappeler celui formé par Robert Pattinson et Guy Pearce dans The Rover de David Michôd, Yershanov tire un road-movie crépusculaire rendant hommage aux genres ayant forgé sa cinéphilie : le western (les steppes kazakhes filmées telles les immenses plaines de l’Ouest américain, une reprise du célèbre plan d’ouverture de La Prisonnière du désert), ou encore le post-apocalyptique tendance Mad Max (l’anarchie ambiante, les carcasses de voitures et les stations-services abandonnées suggèrant l’idée d’un effondrement de la société en cours ou ayant déjà eu lieu). Mais plus que tout, c’est la filmographie du grand John Carpenter qui est convoquée, que ce soit à travers cette mise en scène épurée mais incroyablement suggestive capable de raconter tant de choses par l’image, l’utilisation parcimonieuse d’un leitmotiv synthétique, ou encore cet attrait pour les anti-héros borderline : l’homme sans nom est ici une ordure terminale, davantage motivé par la possibilité d’infliger sa violence meurtrière à tous ceux ayant le malheur de croiser son chemin que par la volonté de sauver un enfant pour lequel il éprouve peu d’intérêt. Et si son périple lui donnera l’occasion de dévoiler ses failles et ses blessures, il ne sera jamais synonyme de rédemption pour lui.
Au milieu de toutes ces références, on retrouve bien entendu la touche caractéristique de son réalisateur, cette science du plan fixe savamment composé, capable de faire coexister dans un même mouvement violence abrupte et humour décalé, ainsi que ce regard à la fois détaché et ironique sur le monde, vaste théâtre de l’absurde dans lequel se débattent des êtres humains tous plus paumés et autodestructeurs les uns que les autres (ce qui explique sans doute le titre original du long-métrage, Nosorog, à savoir Rhinocéros, comme un clin d’œil à la pièce éponyme de Ionesco). Mais alors qu’il aurait facilement pu sombrer dans la misanthropie la plus désespérée, Yerzhanov déploie contre toute attente un humanisme certes cabossé mais authentique. Dans une démarche toute camusienne, il oppose à son loup des steppes, incarnation d’un nihilisme mortifère et sans issue, la figure de Tamara, personnage d’une force et d’une complexité insoupçonnées qui, face à l’absurdité d’un univers dominé par l’individualisme et dépourvu de véritable sens, fait le choix de la révolte lucide contre cette même absurdité :
« Le bien n’existe pas. Je l’ai toujours su. Mais il est nécessaire. »
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Créée
le 1 oct. 2024
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