Si Hairspray ne vous avait pas paru assez queer, son réalisateur promet d'y remédier : c'est ainsi qu'Adam Shankman a présenté le film au soir de sa première à New York. Au programme : RuPaul à la Maison-Blanche, un train de luxe sans freins lancé vers une tempête baptisée "Stormaganza", et des drag queens sommées de surtout ne pas jouer des drag queens. Shankman n'est pas le plus connu. Chorégraphe devenu artisan de studio, il a livré The Wedding Planner, A Walk to Remember, The Pacifier ou Disenchanted et maintenant le voilà qui met des paillettes sur les rails façon Airplane!. Sorti pile pour le mois des fiertés, il installe au premier plan d'une production grand public une distribution ouvertement queer dans un genre familial et blanc, au moment où plusieurs États américains ont tenté de renvoyer le drag dans la nuit par la loi. Riposte d'une culture assiégée ? Reconnaissance en salles d'une propriété intellectuelle ? Les deux, à fond de train, et rien n'indique que le conducteur perçoive la différence.
Il ne faut pas longtemps au film pour trouver sa première cible. Pour dire la misère du Stank Rail, ligne morte d'avoir servi une clientèle modeste, une image est choisie : une femme grosse qui plonge sa cuillère dans un pot de cottage cheese. Le plan dure le temps du rire. C'est un plan-signe, où le corps tient lieu d'économie et où la pauvreté prend la forme d'une chair féminine qu'on invite à trouver repoussante. Tout le récit d'ascension en découle, puisque Tess et DeeDee ne gagneront leur dignité qu'en fuyant la clientèle qu'elles servaient. Le camp, qui se rêve subversif, hérite ici du plus vieux réflexe de la comédie américaine, où le pauvre est gros et la grosse une chute de gag, dommage qu'il la recopie sans y toucher.
En face, les hôtesses du Glamazonian dansent et vivent sans effort, et Tess et DeeDee s'infiltrent parmi elles en fabriquant elles-mêmes l'uniforme de la compagnie de luxe, geste de drag s'il en est, que le film se garde bien de nommer. Ginger Minj et Jujubee, gauches, tendres, parfaitement accordées, portent la comédie sur leur complicité, et leur amitié est la seule chose que le film prenne au sérieux. C'est aussi l'objectif. La tendresse pour la candidate maladroite contre la peste impeccable fait tourner chaque saison de l'émission depuis 2009, et le récit en déroule le programme sans sauter une case : épreuve chantée, rivalité, joutes, élimination, brouille, réconciliation, couronnement. Le film catastrophe fournit la carrosserie, la saison télévisée le moteur, et Airplane! la feuille de route, dont les étapes et certains gags sont repris presque à l'identique. La seule nouveauté tient aux drag queens et les gags lancés en rafale tombent à pile ou face.
On pourrait dire que le décor, entre l'Orient Express et Wes Anderson bis, tient de l'éthique drag du glamour bricolé. Mais gros problème : le réalisateur avait assuré qu'aucun plan du film n'avait été conçu par une IA... Mais il a ensuite admis que certains plans du train et de ses vitres avaient été générés... et cela se voit. Ce sont des paysages lisses, sans géographie, qui défilent et le pays que la tempête menace n'existe qu'à l'état de remplissage. Aucun commentaire a y voir là !
Au centre de commandement, Donna Dusk, contrôleuse subalterne, voit venir le désastre arrivé, et Rachel Bloom est la seule à jouer droit, avec un ancrage qui équilibre l'outrance générale. Le partage des rôles est vite fait : à l'actrice qui ne vient pas du drag, le savoir et la lucidité ; aux reines, le spectacle. Les drag queens ont le droit d'être drôles, le droit d'avoir raison appartient à une autre. Elles gardent en revanche le canal. Quand Donna demande si on la reçoit, Latrice Royale se demande par où commencer. L'écriture trouve là sa force, une comédie parlée dans l'idiome gay, sans béquille référentielle.
Le Bureau ovale appartient littéralement à un autre film. Ses scènes ont été expédiées en une journée, trois semaines avant le reste du tournage, pour décrocher un crédit d'impôt, et la présidence en garde l'étanchéité d'un plateau loué à l'heure. C'est pourtant là que se niche la meilleure idée de mise en scène. Pour le briefing de la catastrophe, Shankman a fait tourner RuPaul et Matt Rogers littéralement en rond pendant que des figurants chargeaient les bras de la présidente, Rogers devant délivrer une information urgente et grave. Le walk-and-talk de The West Wing, où marcher vaut gouverner, devient une boucle que la caméra maquille en avancée. Pendant ce temps, dossiers, accessoires de cirque et jouets s'empilent jusqu'à masquer presque le visage de la souveraine. La note sur la tempête pèse le même poids que la peluche, la cheffe de l'État disparaît derrière le bric-à-brac de son propre gouvernement, et le spectateur, comme l'administré, prend la boucle pour un progrès. Voilà un pouvoir qui tourne en rond et qu'on applaudit parce qu'il marche.
Il faut reconnaître au film son culot. Une comédie distribuée en salles, portée par des drag queens et pensée pour qu'une communauté malmenée rie ensemble, voilà une initiative que Hollywood ne prenait jamais. Le problème, c'est le pays autour de l'écran. Outre le fait que le Tennessee choisit de rebaptiser juin "le mois de la famille nucléaire", sa Chambre avait ouvert l'année en votant un texte qui classe tout lieu accueillant un seul spectacle drag par an parmi les commerces pour adultes, à tenir à trois cents mètres des écoles, des églises et des habitations. Au Texas, une loi visant les spectacles drag en public ou devant des enfants s'applique depuis le printemps, et une artiste y risque jusqu'à un an de prison, jusqu'à ce qu'un juge fédéral la déclare inconstitutionnelle le 25 août. Ainsi Stop! That! Train! voulait arrêter un train fou. Celui qui fonce sur le drag aux États-Unis roule toujours...