(Revoir ce film en 2018 dans dans la copie restaurée de 1991 et en HD vous rend heureux car la précédente en gâchait la vision. Dans cette note de 2024, impossible de ne pas spoiler).
Ce film vous imprègne de mélancolie.
Il captive par sa beauté, un Technicolor aux tons sombres et bleutés, dus au Color consultant Richard Mueller, et par un mystère qui, dans sa première moitié, altère le rythme dépressif du film et l'anime suffisamment pour que nous surmontions des moments soporifiques.
L’allure des personnages principaux vous subjugue.
Il y a l’élégance icônique, parfois décontractée, parfois anxieuse, de James Stewart, qui joue un détective, Scottie, embauché par un ancien ami. Et il y a la somptueuse, voluptueuse beauté du visage et du corps de Kim Novak, la femme du commanditaire.
L'enquêteur doit la prendre en filature car sa conduite est erratique. Serait-elle sous l’emprise toxique de "l’esprit" de sa grand-mere Carlotta, une suicidaire chronique disparue jadis ?
Tous les décors ont une belle présence, presque onirique : jardin, musée, maison, église, cimetière, routes de montagne, forêt, toits, baie et pont de San Francisco. Ces images évoquent le peintre Edward Hopper et dans la première partie, tout ceci vous enveloppe.
Mais survient une tragédie : la belle se défenestre d'un clocher sous les yeux de Scottie.
On l'appréhendait, car on avait assisté à une première tentative de suicide, manquée. Elle fut sauvée par l’intervention in extremis du détective, après quoi ils s'aimèrent.
On espérait que ce soit évité et nous encaissons le choc de cette mort car elle nous échappe autant qu'à son suiveur et protecteur .
Commence alors la deuxième partie, très différente.
Le rythme s'accélère, l’histoire criminelle devient plus classique, l’interêt plus soutenu : on sait que les péripéties qui s'enchaînent vont déboucher sur une explication, un retournement, une issue dramatique, mais laquelle ? On est suspendu.
Si dans la première partie, ce qui nous intriguait était une situation insolite, dans la deuxième ce qui nous tient est qu'on suit la psychologie subtile et inquiétante du détective, dont la sinuosité détermine des actions et interactions bizarres, dont l'arrière-fond est sa méfiance.
Le détective, qui est acrophobique, a vu sa belle tomber d'un clocher, et cela est arrivé au moins en partie parce qu’il n’a pu la sauver, à cause de son vertige paralysant (le "vertigo"). Le traumatisme de cet échec, qu’il nous transmet, est suivi maintenant chez lui par un malaise insidieux. Il rumine la perte de son aimée mais aussi que quelque chose est louche.
On voit alors cet homme passer d'un état presque catatonique, cloîtré dans une chambre d'hôpital, à une recherche active de sa belle disparue. Lors de sorties en ville, il scrute plusieurs beautés de passages, habillées ou coiffées de manière proche. Certes, il a une obsession pour son amour perdu mais c’est aussi parce qu’au fond il ne croit pas à sa disparition (malgré la chute de la femme en tailleur gris qui a eu lieu sous ses yeux et les nôtres).
Et quand enfin il trouve une midinette lui ressemblant beaucoup, il n’est pas étonné.
(Hitchcock a mis à Kim Novak des accroche-coeurs et un rouge à lèvres débordant : il en fait un peu trop pour dégrader l'impériale beauté de l’actrice de la première partie et différencier ainsi les deux personnages).
Il la courtise, et plus tard il la forcera a s'habiller et se coiffer comme sa belle perdue. C'est une attitude bien violente pour une homme amoureux sauf s’il se doute qu’elle est, en vérité, la disparue.
Elle, avant d’accepter sa cour, était déjà conquise, et elle lui a écrit une lettre qui disait la vérité, mais elle l'a déchirée et jetée - une terrible erreur. Et si elle finit par mettre le collier de la grand-mère Carlotta, c’est sans doute un "acte manqué réussi" car elle se dénonce ainsi aux yeux de Jimmy Stewart. Par ce geste, elle abandonne dénis et mensonges, qu’elle ne supportait plus.
Pour Stewart - Scottie, cela confirme son savoir intérieur qu'il a été le jouet d'un complot de son employeur et de sa maitresse, qui fut aussi la sienne. On conçoit que cela mette le feu à une colère rentrée chez cet amant trompé deux fois,par son ami-employeur, et par elle.
Le voilà qui la force à remonter au clocher fatidique. Elle résiste, terrorisée, et cependant elle se laisse traîner. Or, ce serait impossible de monter ainsi même si Scottie avait deux fois plus de muscles. Si elle gravit ainsi les marches jusqu'en haut, cela ne peut être que par amour pour lui.
C’est pourquoi la fin ne colle pas : elle va nous laisser pantois, plein de dépit, car elle est grossière envers notre intelligence et elle maltraite notre coeur.
Faire surgir là-haut une religieuse (faut-il que la nonne ait grimpé alertement et sans bruit à ce clocher), juste quand Stewart est en rage au point d’oublier son "vertigo" ; faire que la silhouette de la nonne dans la pénombre soit si effrayante comme celle d'un dieu vengeur (ou d'un diable) effraye la belle devant cette vision fugace, ce qui la précipite dans le vide, par peur ou par culpabilité... Alors là, non.
On dirait qu’un censeur supervisant Hitch a jugé inacceptable que l'amant se venge lui-même ou au contraire qu’il la laisse s’en tirer. Hitchcock la fait mourir par l’intervention d'un tiers, hasardeuse et immanente, si ce n'est divine…
On aurait accepté que, pour faire une fin tragique - et pourquoi pas - Stewart la balance lui-même dans le vide car de colère il ne se maitrise plus, même s’il elle l’aime et qu'elle le lui dit.
Ou bien, pour faire un happy end - et pourquoi pas, il a bien lui-même guéri de son vertige - il pourrait lui pardonner.
Ou encore, si l’issue doit être morale - et pourquoi pas - il peut la dénoncer pour complicité dans le meurtre de la femme au tailleur gris (la vraie épouse de son employeur), puis la retrouver après des années de prison. Toutes ces issues seraient cohérentes avec les échanges et interactions de la deuxième partie.
Mais une fin si arbitraire et si pitoyable - la belle fait une chute mortelle à cause d'une bonne soeur de passage qui lui a fait peur - je préfère l’oublier, car tout ce qui la précède est une superbe mise en scène, exceptionnelle, à la beauté certes mélancolique mais sans pareille.