Vertigo est sans doute le film le plus étrange d’Hitchcock, d’abord par son rythme lancinant et hypnotique, mais aussi par la morbidité qui plane sur l’ensemble du film. C’est un film sorti des ténèbres, où la mort rôde constamment à travers l’obsession de Scottie, qui tourne en rond, incapable de se libérer d’une image fantasmée qui l’a transpercé, jusqu’à tuer la figure même de cette image. Le film se divise en deux parties distinctes, comme le reflet l’une de l’autre, et renforce l’obsession centrale : la reconstruction de l’image sacrée. La prise de risque est considérable pour l’époque, tout comme la modernité de sa tonalité et de son esthétique. Hitchcock fait progresser le récit douloureusement et transforme le suspense en une montée du désir par un érotisme refoulé. Vertigo acquiert une dimension supplémentaire, presque fantastique. On ne reconnaît presque pas San Francisco. Tout paraît faux, déformé, étrange, comme hors du monde. On a parfois l’impression que le film entier n’est qu’une projection de Scottie, que le monde extérieur n’existe plus et qu’il est seulement tourné autour de Madeleine. Tout semble se réduire à elle et à l’image que Scottie poursuit. En retranscrivant avec une telle force l’obsession destructrice de l’amour, Hitchcock fout le cafard. Vertigo doit évidemment à l’orchestration des compositions de Bernard Herrmann, qui définissent ce que peut être le pouvoir absolu du monumental et du sublime, en signant peut-être la plus belle musique de cinéma de tous les temps. Et Vertigo, lui, est la matrice de l’étrange envoûtement du cinéma.