Il y a d’abord un documentaire, réalisé en 2008 par Faiza Ahmad Khan, une documentariste de Mumbai, connue depuis pour deux documentaires sur les désastres provoqués par l’extraction du charbon (le second, The Coast of Coal est l’adaptation en cinéma VR d’un article pour Amnesty d’une journaliste environnementaliste, Aruna Chandrasekhar). Mais avant, cette réalisatrice a donc tourné Supermen of Malegaon. Malegaon est un bled de l’ouest de l’Inde, divisé en deux parties, une hindoue, et l’autre musulmane, et qui connait de nombreuses tensions communautaires. Mais, au-delà d’une pauvreté terrible, les habitants partagent surtout une passion débordante pour le cinéma. Les salles sont pleines et les projections s’enchainent et soulèvent les passions locales. Il semble que ça soit particulièrement le cas dans la partie musulmane de la ville où se déroule le documentaire qui suit une bande de potes qui vont se mettre à tourner leurs propres films. Le premier est un remake bien foutraque et un peu Z d’un classique du cinéma indien, Sholay. Le film s’appelle « Sholay de Malegaon » et la réponse de la population locale est délirante. Ils vont alors en faire d’autres. Le documentaire se tourne autour de cette équipe de bras cassés partis réaliser leur propre version de Superman. C'est le récit de la débrouillardise et de l’enthousiasme au service du cinéma comme arme de cohésion populaire. L’histoire est formidable, et le documentaire va cartonner. Tourné en 2008, il sortira en salles en 2012.

Plus de 10 ans plus tard, une autre réalisatrice, Reema Kagti, va décider d’en tirer un nouveau film, cette fois-ci de fiction. Le résultat est exaltant et émouvant, l’histoire fonctionne et la réalisatrice a réussi à garder tout un tas de plans, de détails ou de références diverses au documentaire qui trahissent le profond respect de l’un pour l’autre. Mais ce qui est à l’œuvre, ici, c’est le cinéma vécu comme une aventure humaine, faisant et défaisant les amitiés. C’est une histoire personnelle, le destin d’une poignée de chics types et l’hommage qu’ils rendent aux pelloches qui les ont fait rêver. Le plan « snyderien » du costume qui sèche, vu dans le documentaire, est là magnifié à la sauce « hollywoodienne » et est, à ce titre, merveilleux. Même si bon, le Superman de Snyder… mais cette pensée est ici tout à fait déplacée et hors de propos. Ce qui compte, c’est que l’émerveillement provoqué par les images de leur pote survolant Malegaon à la faveur d’un trucage rudimentaire provoque la même émotion qu’un blockbuster à 12.000 millions de patates. Le film veut nous rappeler qu'à certains endroits le cinéma est un art vivant et populaire, que c'est important et à quel point la relation qu'entretiennent les personnages avec leurs héros (Superman, mais aussi Buster Keaton, Amitabh Bachchan, Bruce Lee etc...) est pleine de vie.

Le film est une réussite et sa bienveillance est contagieuse, c’est évident. On pourrait, cependant, regretter ce petit quelque chose que le documentaire arrivait à créer sans avoir eu besoin d’avoir recours à la tragédie et qui gravitait autour de la fierté de toute une communauté à se voir représenter et que le film a, peut-être, tendance à garder pour ses personnages principaux. Ce que l’on oublie un peu, avec cette relecture sous forme de fiction, c’est l’exaltation de toute cette communauté, la joie de cette foule qui grouillait sur les tournages rocambolesques de ces petits films fauchés shootés au caméscope. Ce que l’on percevait, dans le documentaire, c’est que c’était toute une population qui se mobilisait pour faire ses propres films. Alors que dans la fiction, cet élan ne repose que sur le rêve d’une poignée de potes gravitant autour du destin tragique de l’un d’entre eux, Shafique, joué avec beaucoup de talent par Shashank Arora (et que j’avais vu et apprécié dans Moothon).

D’un autre côté, l’une des grandes réussites du film est d’avoir réussi à évoquer à son tour tout un tas de thèmes soulevés par le doc (comme la place des femmes et du cinoche dans cet univers un peu flippant de rigorisme religieux, la situation du sous prolétariat, le fossé avec l’industrie cinématographique de Mumbai, la répression policière…) par quelques plans, quelques lignes de dialogues, quelques idées ou en les cristallisant habilement sur les divers personnages de cette équipe. Alors tant pis si la foi d’une communauté entière est escamotée par celle d’un petit groupe de potes, l’adaptation romantisée de leurs vie incarne la conclusion géniale de leur histoire. Superboys of Malegaon n’est rien d’autre que l’aboutissement de l’aventure épique vécue par ses propres personnages, et à travers eux, l’accomplissement de la passion de toute une population. Brillant et exaltant.

MelvinZed
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le 20 juil. 2025

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