Troisième film de Jacques Audiard (fils de Michel) et début d'une série de succès, avec à venir : De battre mon cœur s'est arrêté, Un prophète, De rouille et d'os. Le postulat est très classique : rencontre de deux abîmés ou exclus, lui socialement, elle sur le plan affectif. Employée sous-estimée et malmenée, célibataire passive à la vie sans relief, Carla est sur la voie de l'aigreur. Elle prend un secrétaire, espère un homme : Paul Angéli lui est envoyé, c'est-à-dire Vincent Cassel, avec une prothèse en guise de nez et un air un peu shooté. Prolo ultra-typé, ce paumé-là est fraîchement sorti de prison.


Leur histoire se déroule d'abord sans surprises, leur relation est bourrue et maladroite, ils sont loin de s'aimer et sont plutôt conduits par leurs besoins, leur existence ne prenant de direction que sous la pression : lui est endetté, elle est fatiguée de se noyer dans sa tristesse et ses obligations ingrates. Une certaine intensité caractérise Sur mes lèvres, jusqu'au-bout, même quand le manque d'originalité est éclatant. L'écriture est parfois très brutale, impérieuse, les personnages secondaires assez caricaturaux, mais c'est aussi ce qui fait la force de la séance. Lorsque s'ouvre la deuxième heure, un tournant assez boiteux s'opère. Le spectateur plonge avec Paul et Carla dans des aventures criminelles où leur lien, déjà si crispé, est étouffé, réduit à une collaboration sèche et sauvage.


Au départ, Carla aimerait sans doute faire de Paul 'sa chance', puis elle se retrouve à s'enfoncer dans ses embrouilles davantage pour être dans l'action et éviter de tranquillement s'affadir. Elle est portée par l'espoir, puis une espèce de devoir et enfin par le seul intérêt. Il fallait sans doute cette transformation pour qu'elle accède enfin au cœur de Paul, qu'elle soit de son monde et 'vraiment' de son existence ; que lui n'ait plus à faire à un gadget ou un inéluctable futur antagoniste. Cette phase de latence implique cependant un engourdissement général pendant quelques temps, où Sur mes lèvres prend des airs de film policier un peu à l'ancienne, sans que sa sève vienne de là ; cela donne des séquences potentiellement très fortes, dans le contexte un peu creuses. Le conflit couvert entre Carla et Paul, puis leurs manigances ambiguës, redonnent au film une unité ; s'ouvre un chemin tortueux et violent, débouchant sur un happy end poisseux. Sans sombrer ni s'émanciper, les dominés prennent leur revanche.


https://zogarok.wordpress.com/2023/05/16/sur-mes-levres/

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le 27 mai 2015

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